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JEAN MOULIN. PREMIER COMBAT. DEUXIEME PARTIE.

01.02.2023 14:24

JEAN MOULIN PREMIER COMBAT

DEUXIEME partie

JEAN MOULIN

PREMIER COMBAT

Préface du Général de Gaulle

LES ÉDITIONS DE MINUIT

1947 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour l'édition papier

2013 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour la présente édition électronique

www.leseditionsdeminuit.fr

ISBN 9782707326928

APPENDICES

AVANT LE DRAME

Préfet dEure-et-Loir. Le 21 janvier 1939. Jean Moulin est nommé préfet dEure-et-Loir avec entrée en fonctions le 21 février 1939.

La foi patriotique et lardeur républicaine de Jean Moulin eurent loccasion de se manifester à Chartres, au cours de lannée 1939, notamment au Banquet Marceau, au conseil général dEure-et-Loir, et, à la veille de la guerre, par la préparation du 150e anniversaire de la Révolution française.

EXTRAITS DU DISCOURS

PRONONCE A CHARTRES

AU BANQUET MARCEAU

(5 mars 1939)

Je suis de ceux qui pensent que la République ne doit pas renier ses origines et quelle doit, tout au contraire, se pencher avec fidélité, avec respect, sur les grandes heures qui ont marqué sa naissance. Et cest pourquoi il mest infiniment agréable de voir que, dans ce département, des hommes sassemblent tous les ans, unis par la même ferveur, pour perpétuer le culte de lun de ceux qui ont semé le meilleur de notre idéal.

Messieurs, dans un temps où, de par le monde, les valeurs spirituelles, les principes de libéralisme, la dignité même de la personne humaine sont constamment bafoués au nom de je ne sais quel réalisme politique, ce nest pas sans émotion que lon peut évoquer limage pure de cet adolescent venu spontanément, sans arrière-pensée, de la bourgeoisie vers le peuple, pour travailler avec lui à sa libération avec tout lélan de son cœur et toute la force de son patriotisme.

Je comprends, Messieurs, que vous soyez fiers de Marceau, cest une des figures les plus belles et les plus attachantes de la Révolution française !

Quant à moi, arrière-petit-fils dun soldat de la Révolution, petit-fils dun homme qui a connu les prisons du second Empire pour avoir osé proclamer son attachement à la République, ce nest pas du bout des lèvres que japporte ici mon tribut dhommage à votre grand Marceau. Et si vous me permettez de joindre à cet hommage un souhait ardent, je voudrais, alors que continuent à samasser à lhorizon des nuages chargés de menaces, que le souvenir, que lexemple dun homme comme Marceau nous incite à forger à la France à nouveau cette âme forte et généreuse qui était sienne au temps où ces admirables volontaires dEure-et-Loir couraient à la frontière pour combattre et mourir pour la liberté

PASSAGES DU DISCOURS

PRONONCE A LA PREMIERE

SESSION ORDINAIRE

POUR 1939

DU CONSEIL GENERAL

DEURE-ET-LOIR (8 mai 1939)

Il est des heures où servir son pays, à quelque poste que ce soit, a un tel caractère dimpérieuse obligation que cest tout naturellement et avec enthousiasme que les hommes de bonne volonté trouvent les forces nécessaires à laccomplissement de leur tâche

Monsieur le Président, je vous remercie davoir souligné mon souci très vif dimpartialité ; je nai jamais caché mes sentiments politiques. Et, si jentends servir sans faiblesse un idéal qui mest infiniment cher, je puis vous donner lassurance que mon administration sefforcera, en toute occasion, de demeurer équitable et éloignée de tout sectarisme. Si elle devait un jour fléchir la rigueur de ses règlements, je voudrais que ce fût uniquement en faveur de ceux qui peinent et de ceux qui souffrent.

Messieurs, au moment où le peuple de France donne un si bel exemple de labeur et de dignité nationale, au moment où, avec tant de calme et de résolution, des hommes ont quitté leurs foyers pour se mettre au service de la Patrie, je pense que ces sentiments doivent saffirmer avec plus de force encore. Cest pourquoi, en terminant, je voudrais, comme vous, Monsieur le Président, faire appel à lunion de tous pour donner à ceux qui ont la lourde charge des destinées du pays la force et la foi nécessaires pour veiller avec fermeté à la sauvegarde, non seulement de lintégrité de notre territoire, mais encore de notre patrimoine dhonneur et de liberté.

UN PREFET

QUI VEUT SE BATTRE

Jean Moulin, à plusieurs reprises, écrivit au ministre de lIntérieur pour lui exprimer son désir, en cas de mobilisation générale, de suivre le sort de sa classe.

Voici une lettre du 30 mars 1939 :

Monsieur le Président,

En réponse à votre dépêche du 28 mars relative à ma situation militaire, jai lhonneur de vous faire connaître que je maintiens le désir que je vous avais précédemment exprimé de suivre, en cas de mobilisation générale, le sort de ma classe.

Je me permets de vous signaler le réel intérêt quil y aurait à prévoir dès maintenant le remplacement des préfets mobilisables et à faire une obligation aux successeurs éventuels de venir, à périodes fixes, se mettre au courant des affaires, et notamment des plans de mobilisation des départements quils auraient à administrer. Cest là une pratique qui a été instaurée dans de nombreux services importants et qui est appelée, à mon avis, à donner les meilleurs résultats.

Jean MOULIN.

Il nobtient pas satisfaction.

Le 24 septembre 1939, il adresse une demande au ministère de lAir pour être admis comme élève mitrailleur à lune des écoles en formation, en vue de son affectation ultérieure à une unité du front, bien quil ait dépassé de dix ans la limite dâge.

Mais M. Sarraut fait maintenir le préfet à son poste deux mois encore.

Le 15 novembre 1939, il revient à la charge auprès du ministre de lIntérieur :

Monsieur le Président,

Je prends la liberté de renouveler auprès de vous les demandes que jai eu lhonneur de formuler et notamment les 14 septembre 1938, 1er décembre 1938 et 30 mars 1939, tendant à me permettre de suivre le sort de ma classe.

Célibataire, appartenant à la plus jeune classe de la deuxième réserve, je continue à penser que ma place nest point à larrière, à la tête dun département essentiellement rural où la mobilisation a fait des vides profonds et où le préfet est dans lobligation de faire appel, à tout instant, au patriotisme et à lesprit de sacrifice des populations.

Cest pourquoi je me permets dinsister respectueusement pour que je sois autorisé à rejoindre mon corps le 12 décembre prochain et pour que, par voie de conséquence, toutes dispositions soient prises pour désigner, dès à présent, mon successeur éventuel intérimaire.

Je crois devoir vous rappeler à ce sujet que M. Caillet, ancien combattant, préfet détaché, actuellement sans affectation, pourrait très avantageusement être nommé au poste de Chartres quil a occupé, à la satisfaction générale, pendant quatre années.

Ayant le ferme espoir que vous ne serez point insensible à ma requête, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à mon respectueux dévouement.

Jean MOULIN.

A force de démarches auprès du ministère de lAir, sa candidature en qualité délève-mitrailleur est retenue. Le 12 décembre, Jean Moulin rejoint son corps et en informe M. Sarraut.

Le ministre de lIntérieur riposte et obtient alors de son collègue de lAir que le sergent de réserve Moulin Jean, bataillon de lair 117, soit classé en affectation spéciale pour une durée indéterminée en qualité de préfet dEure-et-Loir.

La décision est en date du 21 décembre.

Le 24, Jean Moulin va protester auprès du ministre de lIntérieur. Voici, notés par lui, les résultats de lentrevue :

M. Sarraut me reçoit très aimablement, me dit comprendre les raisons qui mincitent à demander à faire mon devoir militaire, et me promet dexaminer mon désir avec bienveillance.

Le 26 décembre, au matin, je vais voir M. Berthoin, secrétaire général du ministre et directeur du personnel, pour connaître la décision définitive du ministre.

Elle est irrévocable. Je dois me faire démobiliser durgence et rejoindre sans délai mon poste à Chartres.

Forcé de rester à la Préfecture, Jean Moulin exalte le patriotisme de la population et veille à sa sécurité. Il fait imprimer une brochure intitulée : Que faire en cas dattaques aériennes où, sous une forme claire et simple, sont données les instructions nécessaires.

Le 11 juin, six jours avant lentrée des Allemands dans le département, il fait placarder laffiche suivante :

HABITANTS DEURE-ET-LOIR

Vos fils résistent victorieusement à la ruée allemande. Soyez dignes deux en restant calmes. Aucun ordre dévacuation du département na été donné parce que rien ne le justifie.

Nécoutez pas les paniquards qui seront dailleurs châtiés. Déjà des sanctions ont été prises. Dautres suivront.

Il faut que chacun soit à son poste. Il faut que la vie économique continue.

Les élus et les fonctionnaires se doivent de donner lexemple. Aucune défaillance ne saurait être tolérée.

Je connais les qualités de sagesse et de patriotisme des populations de ce département.

Jai confiance. Nous vaincrons.

Le Préfet dEure-et-Loir,

Jean MOULIN.

LETTRE DE JEAN MOULIN

A SA MERE ET A SA SŒUR

15 juin 1940.

Bien chère maman,

Bien chère Laure,

Je vous ai peu donné de mes nouvelles ces derniers jours. La faute en est aux événements tragiques que jai vécus. Jai vu bien des misères humaines. Mon réconfort a été de voir bien des dévouements obscurs, des dévouements que tout le monde ignorera toujours, hormis quelques spectateurs.

Mon pauvre département est mutilé et saignant de toute part. Rien na été épargné à la population civile.

Quand vous recevrez cette lettre, jaurai sans doute rempli mon dernier devoir. Sur ordre du gouvernement, jaurai reçu les Allemands au chef-lieu de mon département et je serai prisonnier.

Je suis sûr que notre victoire prochaine grâce à un sursaut dindignation du reste du monde et à lhéroïsme de nos soldats (qui valent mieux souvent que lusage quon en fait) viendra me délivrer.

Je ne savais pas que cétait si simple de faire son devoir quand on est en danger.

Je suis en bonne santé, malgré les fatigues de ces derniers jours.

Je pense à vous de tout mon cœur.

Jean.

P.S. Si les Allemands ils sont capables de tout me faisaient dire des choses contraires à lhonneur, vous savez déjà que cela nest pas vrai.

APRES LE DRAME

RESISTANCE AUX ALLEMANDS

Jean Moulin défendit énergiquement la population contre les exactions, les vols, les violences de larmée doccupation, protestant chaque fois auprès de la Kommandantur.

Chartres, le 14 juillet 1940.

Jai lhonneur délever une vive protestation contre les méthodes adoptées par certaines autorités allemandes à légard du premier magistrat du département que je suis.

Sans me consulter, la Kommandantur de Laigle, chargée du service des prisonniers de guerre français, a cru devoir rédiger et faire suivre de la mention : le Préfet une affiche dont je ne puis accepter certains termes.

Il est indiqué notamment, dans cette affiche, quau cas de manquement de la part des prisonniers, leurs familles seraient tenues pour responsables.

Cette clause est absolument contraire à toutes les lois de la guerre et aux règles élémentaires de lhumanité.

Mais ce quil y a de plus inadmissible, cest de mettre pareille menace au compte du représentant du Gouvernement français, alors que ce dernier na été appelé à aucun moment à donner son avis et quil na connu le texte de laffiche que lorsque celui-ci a été définitivement arrêté et diffusé par les autorités allemandes.

Le Préfet.

Cette protestation est suivie deffet. Le Feld-Kommandant lui répond : Vous avez tout à fait raison quand vous blâmez cet incident, il est regrettable au plus haut point et il envoie un désaveu à la Feld-Kommandantur de Laigle.

Les vols et les exactions continuant, le préfet proteste encore le 27 juillet auprès du Feld-kommandant :

Jai le vif regret de vous adresser à nouveau une série de réclamations et de demandes dindemnités relatives à des confiscations de récoltes, danimaux de ferme, de véhicules, etc., par larmée allemande, en dehors de tout paiement et de toute réquisition régulière.

Ainsi que vous pourrez le constater par la lecture de certaines de ces lettres, en aucun cas les officiers nont consenti à donner ni leur nom, ni le numéro de leur régiment.

Ces faits ne sont pas de nature, malheureusement, à rassurer les populations paysannes à la veille des durs travaux quil est nécessaire quelles accomplissent.

Le 10 août 1940, nouvelle protestation :

Le Préfet dEure-et-Loir

à Monsieur le Colonel

commandant la Feld-Kommandantur 751

à Chartres.

Jai lhonneur de vous transmettre sous ce pli une lettre de M. le Maire de Dreux sur laquelle je crois devoir appeler tout spécialement votre attention.

La situation signalée, dont il est inutile de souligner la gravité, nest pas spéciale à Dreux. Depuis une huitaine de jours, tous les maires de communes importantes sont harcelés de demandes de matériel excédant nettement le cadre des frais doccupation .

Cest ainsi que plusieurs dizaines de postes de T.S.F., de frigidaires, darmoires, de glaces, de vases à fleurs et jusquà des cadres de photos et des tapis de plusieurs milliers de francs sont demandés journellement sous menace des sanctions les plus sévères, notamment à Bouglainval, à Maintenon, Luisant, Châteaudun, Nogent-le-Roi et Dreux. A Dreux, ce sont même des officiers en stationnement dans un autre département qui exigent des livraisons dobjets mobiliers de très grande valeur.

Il ma paru indispensable de vous signaler ces faits en vous priant de bien vouloir y porter remède.

Le Préfet.

A la suite dune expulsion particulièrement odieuse, le Préfet intervient avec son courage habituel. (17 septembre 1940.)

Le Préfet dEure-et-Loir

à Monsieur le Chef

de la Feld-Kommandantur 751 à Chartres.

Jai eu, à maintes reprises, loccasion de vous signaler les procédés inhumains employés par certaines troupes doccupation à légard dhabitants expulsés purement et simplement de leur logement, sans considération dâge ni de sexe.

Je viens dêtre informé encore quà Meslay-le-Vidame, le 1er septembre, un sous-officier sest présenté chez une dame veuve, de soixante-douze ans, qui a perdu deux fils lors de la guerre 1914-1918, et la expulsée de chez elle en un quart dheure.

Les faits de cet ordre, qui ont été très nombreux depuis une vingtaine de jours, ont créé beaucoup démotion dans la population du département.

Le Préfet.

Le même jour, autre protestation au sujet de prêts forcés :

Le Préfet dEure-et-Loir

à Monsieur le Chef

de la Feld-Kommandantur 751.

Le droit de réquisition ayant été supprimé, en principe, pour les troupes de passage, ainsi que vous avez bien voulu me le dire récemment, celles-ci emploient depuis un mois environ un autre procédé : celui du prêt.

Elles mettent en demeure les habitants, par lintermédiaire des maires, davoir à leur prêter, pour la durée de leur séjour dans la commune, un certain nombre dobjets mobiliers.

Les populations ont en général répondu avec diligence à ces ordres, persuadées, comme on leur en donnait lassurance, que ces objets leur seraient restitués au moment du départ des troupes.

Or, à tout instant, les formations militaires stationnées provisoirement dans le département, quittent le pays en emportant les objets empruntés .

A Voves, notamment, lunité portant le numéro 15836 E est partie le 7 septembre en emportant huit postes de radio qui leur avaient été prêtés.

Je vous serais obligé de bien vouloir veiller à ce que des faits semblables ne se renouvellent plus et prendre toutes dispositions pour indemniser les propriétaires.

Le Préfet.

TEMOIGNAGES

TEMOIGNAGE DU CHEF

DESCADRONS DE TORQUAT,

COMMANDANT LE

1er BATAILLON

DU 7e DRAGONS

(4e DIVISION CUIRASSEE),

SUR LE PREFET DE

CHARTRES : JEAN MOULIN.

Dans la nuit du 12 au 13 juin 1940, la 4e D.C.R., couvrant la gauche de larmée de Paris qui, menacée dencerclement, abandonne la défense de la capitale, se replie en direction du Sud.

Le 1er bataillon du 7e Régiment de Dragons Portés, que jai lhonneur de commander, après avoir passé quelques heures à Gambais en halte gardée, reçoit lordre de se porter à Chartres et de prendre position sur la rive Est de lEure pour tenir les ponts donnant accès aux routes venant de lOuest.

Les positions sont occupées dans laprès-midi du 13 juin, pendant un bombardement du terrain daviation par laviation ennemie. Mon P.C. est à Nogent-le-Phaye.

Le 15 juin, à 3 heures, je reçois lordre de modifier lorientation de la défense de Chartres et de porter mes unités à lOuest de la ville pour en tenir les débouchés face aux directions du Nord-Ouest, du Nord et de lOuest.

Dès le lever du jour, jétablis mon P.C. à Chartres même, dans un vaste hôtel particulier ouvert à tous les vents, situé sur le boulevard extérieur Sud.

La ville est totalement abandonnée par les autorités locales : il ny a plus ni municipalité, ni agents de ville, ni sapeurs-pompiers Sur le boulevard, un camion de la police de Paris est abandonné, contenant des centaines de fusils. De nombreux réfugiés errent dans la ville, pillant les magasins dalimentation pour se ravitailler, ou défilent sur le boulevard à pied, en voitures ou en automobiles. Beaucoup me demandent de laide, comme si jétais chargé de diriger lévacuation du pays ! Je fais réparer quelques voitures par mes dépanneurs

Au cours de laprès-midi, nous sommes bombardés par laviation ennemie. Il y a des victimes civiles que mon médecin de bataillon (Docteur Erbéia) va immédiatement secourir.

On me signale la présence dengins blindés ennemis à Ablis.

Le 16 juin, le flot des réfugiés continue à déferler à travers la ville. Jessaie dordonner un peu cette cohue et de venir en aide aux plus éprouvés. Je dois intervenir à plusieurs reprises pour obliger des paysans à charger des piétons harassés sur leurs voitures.

Dans la matinée, le préfet dEure-et-Loir, M. Jean Moulin, vient me voir. Il est en uniforme et circule à bicyclette, ce qui ne manque pas de pittoresque. Je lui exprime mon étonnement de voir la ville désertée par tous ceux qui ont la responsabilité de la protéger.

Vous êtes, Monsieur le Préfet, la première personne officielle de la ville que japerçoive !

En effet, tous les fonctionnaires sont partis ; mon personnel lui-même ma abandonné. Bien mieux, on ma volé ma propre voiture dans mon garage ! Alors, vous voyez, jen suis réduit à circuler à bicyclette !

Jean Moulin mexpose alors ce quil a entrepris de faire pour ravitailler les quelque cinq à six mille personnes (habitants et réfugiés) qui sont encore là et qui souffrent de la faim. Il a pu trouver de la farine et remis des boulangeries en marche avec laide de quelques ouvriers boulangers. Comme il me demande de lui procurer des hommes qualifiés, je fais mettre immédiatement à sa disposition deux cavaliers de mon bataillon, boulangers de métier.

Je sympathise tout de suite avec ce fonctionnaire jeune, actif et courageux, et qui sait faire face à ses responsabilités.

Et vous-même, Monsieur le Préfet, comment faites-vous pour vos repas ?

Oh ! je me débrouille Mais je vous avoue que je nai rien pris de chaud depuis quarante-huit heures et cela me manque vraiment

Mon cuisinier, aussitôt alerté, apporte un café bien chaud. Mais je tiens surtout à inviter Jean Moulin, tant que nous serons ici, à partager nos repas.

Il accepte avec empressement et nous le voyons revenir à notre popote vers midi et demie, sexcusant de son retard1.

Déjeuner très cordial. Je ne manque pas, en présence de mes officiers, de féliciter chaudement le jeune préfet de sa courageuse attitude, qui contraste tant avec celle des autres notabilités. Au dessert, je le nomme brigadier dhonneur de mon bataillon.

Et moi, me dit-il, je vous ferai nommer citoyen dhonneur de Chartres.

A 13 heures, des officiers et des hommes du 4e Zouaves, qui se replient, prétendent que lennemi serait aux portes de la ville, ayant atteint la ligne Oisème-Nogent-le-Phaye. Je fais redoubler la surveillance et interrompre la sortie des civils vers lextérieur de la ville.

Vers 15 heures, Jean Moulin vient me revoir. Il a troqué cette fois son uniforme de préfet contre une tenue défense passive : imperméable bleu-marine et casque de la même couleur.

Comme je métonne de ce déguisement :

Ne men parlez pas ! me répond en riant Jean Moulin. Figurez-vous que jai failli être écharpé par tous mes affamés qui me rendent responsable de la carence du ravitaillement ! Aussi ai-je troqué mon uniforme contre cette tenue qui me permet de passer plus inaperçu

Dans la soirée, nous apprenons que des colonnes ennemies ont largement débordé Chartres et menacent Orléans. A 18 h 30, je reçois du général de la Font, qui a pris le commandement de la division, le 7 juin, au départ du général de Gaulle, un ordre préparatoire de repli.

Nous nous mettons à table pour un dîner sommaire pris sur le pouce , notre camionnette de ravitaillement avec le cuisinier ayant été repliée vers larrière, car le danger dencerclement augmente à toute heure.

Jean Moulin est venu partager avec nous ce dernier repas.

Et vous-même, quallez-vous faire ? lui dis-je en lui annonçant le prochain repli du bataillon.

Jattendrai larrivée des Allemands à Chartres, comme cest mon devoir.

Je vous félicite, Monsieur le Préfet.

Au revoir, mon Commandant, et merci de tout ce que vous avez fait pour moi. Je ne loublierai pas.

Nous quittons Chartres un peu avant minuit sans que lennemi ait osé se heurter à nos barrages, laissant nos postes occupés jusquà 2 heures du matin par lescadron motocycliste qui assure la couverture de notre repli et qui se décrochera lui-même à lheure prescrite sous un feu violent dartillerie et de mortiers.

Je nai jamais revu Jean Moulin.

Aussitôt après lArmistice, jai tenu à rendre compte officiellement par la voie hiérarchique de mon régiment de la conduite particulièrement brillante de ce préfet.

Plus tard, ayant à rédiger lhistorique du 7e Dragons2, jai tenu à y insérer la phrase suivante (page 40, journée du 15 juin) :

Seul fonctionnaire demeuré dans la ville, M. Jean Moulin, préfet dEure-et-Loir, vient se mettre en liaison avec le chef descadrons commandant le 1er bataillon et, daccord avec lui, organise le ravitaillement des habitants quelques cavaliers exerçant la profession de boulanger sont mis momentanément à sa disposition et sefforce de mettre de lordre, faisant preuve de beaucoup de courage et dun bel esprit de devoir.

TORQUAT.

1. Jai appris dès le lendemain les raisons de ce retard : un de mes hommes avait aperçu le Préfet accompagnant lui-même un aveugle qui avait demandé quon le conduise jusquà la sortie de la ville.

2. Publié en 1942 chez Charles Lavauzelle.

RESISTANCE AUX ALLEMANDS

DEFENSE DE LA POPULATION

Voici deux exemples, entre autres, que je tiens de la bouche de mon frère :

1º Avec laide des agents de la S.N.C.F., le Préfet put soustraire à la rapacité allemande des trains entiers de denrées alimentaires en panne dans des voies de garage : sucre, cacao, farine, etc., furent ainsi répartis entre les hôpitaux et les internats scolaires ;

2º La question du combustible est un exemple typique des façons dagir allemandes et de la vigilance du Préfet. Les Allemands négligeaient totalement lapprovisionnement en charbon de la population dEure-et-Loir. Ce voyant, le Préfet prit les dispositions nécessaires, daccord avec les exploitants forestiers et les marchands de bois, pour assurer le chauffage des établissements hospitaliers et scolaires et de la population tout entière. Des coupes furent entreprises. Mais, dès que le bois était empilé sur le bord de la route pour y être ramassé, des vedettes motocyclistes ennemies le signalaient et immédiatement des camions militaires allaient le charger. Les maires se plaignaient aux occupants de la pénurie de combustible ; ceux-ci répondaient en accusant lAdministration Française dincurie et le Préfet de négligence. Afin de mettre les choses au point, Jean Moulin réunit les maires de larrondissement de Chartres en présence du Feld-Kommandant, forçant celui-ci à reconnaître devant eux le pillage systématique de larmée allemande.

Larrivée des soldats et loccupation saccompagnaient toujours dexactions, de réquisitions sans bons, dexpulsions, de vols danimaux, dautomobiles, de postes de T.S.F., de frigidaires, etc., ainsi que de pillage et, à loccasion, de sévices, de viols et de meurtres, tel celui mentionné plus haut dans le Journal.

Dès quil était informé de ces abus de pouvoir ou de ces atrocités, le Préfet adressait des protestations énergiques, par écrit, au Feld-Kommandant. Voici lun des cas les plus graves. Je reproduis textuellement la plainte adressée au Préfet, me bornant à supprimer les noms de personnes et de lieu :

6 juillet 1940.

Monsieur..................., habitant..................., commune de.............................. déclare les faits suivants :

Dans la nuit du 5 au 6 juillet, à 0 h 30 (heure allemande), des coups ont été frappés à sa porte par deux soldats allemands qui ont déclaré : Patrouille, patrouille ! Monsieur................. a ouvert sa porte. A ce moment, les deux soldats sont entrés et ont pénétré dans la chambre où ses deux filles, âgées respectivement de seize ans et demi et quatorze ans et demi, étaient couchées. Ils les ont mises nues et les ont prises de force. Ces deux enfants poussaient des cris que leurs père et mère ont entendus, mais ils ont été impuissants à leur porter secours, étant eux-mêmes menacés avec les deux revolvers dont étaient porteurs ces soldats. Ils ont quitté la chambre à 3 h 15, ce matin.

Signé.................................

De lenquête à laquelle le maire de......... sest livré, il résulte que les faits relatés ci-dessus sont exacts et, quen outre, probablement les deux mêmes individus se sont livrés aux mêmes actes chez Madame................ et quil y a eu tentative du même genre chez Madame..........................., fermière au.......................

Le Maire de......................

(Signature du maire.)

Enfin voici une lettre de M. Pierre Lefebvre, maire de Boissy-lès-Perche et conseiller général, au Préfet, à la suite dune intervention en sa faveur. Elle démasque la mauvaise foi allemande :

Le 13 novembre 1940.

Monsieur le Préfet,

Il me paraît utile, ne fût-ce quà titre documentaire, de vous faire connaître quelle suite a été donnée à la réclamation que je vous avais adressée le 18 octobre, avec prière de vouloir bien la porter à la connaissance de la Feld-Kommandantur, au sujet dincidents regrettables imputables aux soldats allemands dans ma propre maison.

Avec la même bonne foi que moi, vous avez pensé que ces incidents étaient fâcheux, et quil suffirait den informer loyalement et sans passion les hautes autorités allemandes pour obtenir lassurance quils seraient sans lendemain.

Je vous remercie, à cette occasion, davoir bien voulu agir comme vous lavez fait.

Dailleurs, lofficier commandant lunité installée dans mon habitation, à son retour de permission, mexprimait spontanément ses regrets, ajoutant ces mots : Quand le chat est parti, les souris dansent !

Or, mardi dernier, 5 novembre, arrivait à mon domicile un policier allemand, dépendant de la Feldgendarmerie en résidence à Dreux.

Après un interrogatoire rapide des quelques éléments subalternes du personnel militaire présent, sans prise de contact avec lofficier, il procéda successivement à linterrogatoire de mon personnel et de mes enfants, y compris ma fillette de six ans. Il me convoqua ensuite, reprit la lecture en allemand du texte de la lettre que je vous avais adressée traduction beaucoup trop littérale, doù disparaissaient les nuances du texte français et, phrase par phrase, sappliqua à démontrer que mon exposé fourmillait derreurs : dans le Pferdelazaret, il ny a pas dofficiers, mais des docteurs vétérinaires ; les mots armée doccupation ont un sens péjoratif ; les Français ne doivent connaître que les soldats allemands ; parler avec plusieurs camarades dans une chambre suffit pour quil y ait bruit, sans quil y ait lieu de sen plaindre ; les Allemands qui ne ressemblent pas aux Français ne boivent pas ; lhomme tombé dans lescalier avait de grosses bottes avec des clous, il est excusable davoir glissé sur les marches ; comment sétonner que cette chute ait réveillé les enfants ; enfin, un sous-officier a été détaché un soir dans mon habitation, il nen connaissait pas les appartements ; il a eu beaucoup de peine à trouver sa chambre, ce qui explique quil ait essayé douvrir plusieurs portes, même les placards dun cabinet de toilette !

Il termina en disant que mes affirmations étaient inexactes, que javais manqué de respect à légard de larmée allemande ; quau surplus je navais le droit ni de vous mettre au courant de tels faits seule la Kriegskommandantur devant en connaître ni, même, en tant que maire, de demander des sanctions à lencontre des soldats allemands.

Il me parut toutefois conclure dans le sens de la conciliation, en disant : Laissons donc tout cela ; dailleurs la paix nest plus quune affaire de quelques jours.

Quelle ne fut pas ma surprise, samedi soir, rentrant dune absence de trente-six heures à Paris, dapprendre que ce même policier était revenu à mon domicile dans la matinée, fort mécontent de ne pas me trouver, et spécifiant que javais été condamné à vingt jours de prison, rachetables par 5 000 francs damende, à remettre moi-même entre les mains de la Feldgendarmerie, le lendemain dimanche à Dreux, avant onze heures, faute de quoi on viendrait me chercher à midi pour être incarcéré.

Motif de la condamnation : a adressé un rapport contraire à la vérité portant atteinte à la dignité de larmée allemande.

Aucune procédure de jugement ; aucune signification dun texte de jugement ; aucune enquête impartiale, aucun moyen de défense accordé.

Jai versé avec amertume les 5 000 francs, dimanche matin, convaincu que jétais, dès maintenant, fort mal noté personnellement, et que jaurais sans doute dautres vexations à subir.

Notre pauvre pays nest pas au bout de ses épreuves. Tout cela, bien entendu, nest, cette fois, que pour vous seul.

Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, etc.

Signé : Pierre LEFEBVRE.

Note manuscrite de Jean Moulin, au bas de cette lettre :

M. Lefebvre sétait plaint à moi de lattitude des Allemands qui occupaient son château : déprédations, bruit, ivresse, tentative de viol de sa femme de chambre, etc.

M. Lefebvre, catholique fervent, père de dix enfants, sétait vu interdire laccès de sa chapelle (où il allait fréquemment se retirer pour prier). Les Allemands fermèrent la chapelle et conservèrent la clé.

Cest à la suite de mes protestations que les Allemands lui infligèrent la condamnation indiquée dans cette lettre.

Auparavant, certaines interventions du préfet avaient eu, au contraire, un heureux effet. Mais un fait nouveau sétait produit. Le Feld-Kommandant du début, baron Fr. von Gultlingen, vieux hobereau à la prussienne, combattant de la grande guerre et admirateur de Guillaume II, lequel sétait parfois montré accessible à la raison, avait été mis subitement à la retraite, sans doute pour tiédeur envers le nazisme, et remplacé fin septembre par un officier plus orthodoxe, le major Ebmeier, avec qui les rapports allaient être plus tendus. Cest sans doute à laction de ce dernier que Jean Moulin dut dêtre suspendu de ses fonctions en novembre 1940.

LA DISGRACE

Le 11 novembre 1940 arrive à Chartres la lettre de lIntérieur enjoignant au préfet davoir à cesser ses fonctions. La voici :

Paris, le 8 novembre 1940.

Délégation générale

du Gouvernement français

dans les

territoires occupés.

____

Le Préfet délégué

du Ministère de lIntérieur.

____

4. 543

Monsieur le Préfet,

Jai lhonneur de vous informer que, par décret de M. le Ministre secrétaire dEtat à lIntérieur, en date du 2 novembre 1940, inséré au Journal officiel du 3 novembre, vous êtes placé dans la position prévue par larticle 1er de la loi du 17 juillet 1940.

Linstallation de votre successeur, Monsieur Donati, a été fixée au 16 novembre 1940.

Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, lassurance de ma haute considération.

Le Préfet

délégué du Ministère de lIntérieur.

Signé : Illisible.

Dès que la nouvelle de cette mise en disponibilité fut connue, soit plusieurs jours avant sa notification officielle (cest par les Allemands que Jean Moulin lapprit), un flot de visites et de lettres vint exprimer au Préfet lindignation de Chartres et du département et le regret unanime que causait son départ.

La presse locale traduisit les sentiments de tous en faisant courageusement son éloge.

Article paru dans La Dépêche dEure-et-Loir, le jeudi 7 novembre 1940 :

LE MOUVEMENT PREFECTORAL

M. JEAN MOULIN

Le mouvement préfectoral qui vient dêtre promulgué concerne lEure-et-Loir. M. Jean Moulin, préfet de notre département depuis février 1939 (et auparavant préfet de lAveyron) se trouvant placé sous le régime de la loi du 17 juillet 1940.

M. Jean Moulin, qui totalise à lheure actuelle vingt-trois ans de carrière dans ladministration préfectorale, fut le plus jeune sous-préfet et le plus jeune préfet de France.

Pendant son séjour en Eure-et-Loir, il affirma, en toutes circonstances, une vive et compréhensive intelligence ainsi que la constante volonté, jointe à un esprit déquité absolue, de rendre service à la population.

Il eut la lourde charge dexercer ses fonctions pendant la guerre. Resté à son poste il ne le quitta pas un instant au moment de lévacuation quil essaya denrayer, il fit preuve dun dévouement, auquel chacun se plaît à rendre hommage, pour sauvegarder les intérêts des habitants et pour assurer le ravitaillement de ceux qui étaient restés.

Cest ainsi quil put faire venir de Blois, pour Chartres et Châteaudun, huit cents kilos de pain qui permirent dassurer lalimentation pendant les premiers jours, en labsence des boulangers ; quil constitua, à la Préfecture, un stock de vivres qui furent par la suite distribués au Bureau de Bienfaisance, et quil aida lui-même, de façon active, en partageant leurs travaux, les personnes chargées du transport et de la distribution du pain.

Il convient de rappeler cette belle conduite alors que M. Jean Moulin se prépare à quitter la Préfecture.

Nous lui adressons, avec tous nos vœux, nos sentiments de respectueuse sympathie.

Article paru dans La Vérité dEure-et-Loir (journal de lEvêché) le 9 novembre 1940 :

A LA PREFECTURE

M. JEAN MOULIN

M. Jean Moulin, préfet dEure-et-Loir, va nous quitter, daprès le régime institué par la loi du 17 juillet 1940.

M. Moulin laissera en Eure-et-Loir, dont il était préfet depuis 1939, de vifs regrets, le souvenir dun administrateur compréhensif et énergique, droit et très serviable, et aussi courageux. Ce courage, il le montra dans les journées tragiques de juin.

La Vérité dEure-et-Loir prie respectueusement M. Jean Moulin de vouloir bien agréer lexpression de ses très sincères et profondes sympathies.

Extraits de larticle paru dans Le Patriote de Châteaudun (début novembre 1940) :

LE MOUVEMENT PREFECTORAL

M. JEAN MOULIN

Surprise et émotion telle est la moindre réaction des populations du département devant la mesure qui frappe M. Jean Moulin, préfet dEure-et-Loir depuis février 1939

Aux connaissances étendues, à la compréhension large, à lintelligence vive, il compte parmi les hauts fonctionnaires qui, par leur droiture, leur courage et leur patriotisme clairvoyant, ont fidèlement servi la France, et ont su lui conserver, dans la cruelle épreuve quelle a subie, un visage empreint de dignité.

Toutes ces qualités lont, à juste titre, fait aimer des populations beauceronnes et percheronnes, auxquelles il manifesta un constant dévouement et une bienveillante, autant quamicale, compréhension.

Son attitude, lors de lévacuation en masse des populations civiles quil tenta denrayer et dans les sombres journées qui suivirent, lui a valu la reconnaissance et ladmiration de la population dEure-et-Loir tout entière.

Au moment où M. Jean Moulin doit quitter la Préfecture, il était nécessaire, croyons-nous, de rappeler cette belle attitude, dont lévocation ne fait que plus regretter une décision que léquité et le simple bon sens se refusent à admettre.

Cest un très grand administrateur qui sen va, avec lunanime regret de tous, même nous en sommes certains des autorités occupantes, qui ont pu apprécier en lui un citoyen qui aime son pays et un excellent organisateur.

HOMMAGE DU CONSEIL GENERAL

Un déjeuner dadieux est organisé à Châteauneuf, le 15 novembre 1940. M. Billault, président de la Commission départementale, prononce les paroles suivantes :

Monsieur le Préfet,

A notre réunion de la Commission départementale, samedi dernier, je me suis fait linterprète de mes collègues pour vous dire les regrets que nous cause votre départ.

Aujourdhui où les membres du Conseil général se trouvent réunis probablement pour la dernière fois , à loccasion de ce déjeuner, vous me permettrez de vous exprimer à nouveau nos bien vifs et bien sincères regrets de vous voir quitter notre département.

Depuis le 21 février 1939, date à laquelle vous avez pris possession de votre poste en Eure-et-Loir, vous avez su, comme représentant du Gouvernement, faire apprécier vos qualités et votre mérite, vous avez su vous faire aimer des laborieuses populations de ce département qui, vous le savez, naccordent quà bon escient leur confiance et leurs sympathies à ceux capables de les mériter.

Permettez-moi de vous dire que ces populations vous considèrent comme un fonctionnaire émérite, cordial et accueillant, aux connaissances étendues, doué dune vive intelligence, dune droiture et dune loyauté parfaites, animé dun patriotisme clairvoyant.

Nous connaissons tous le courage et la dignité dont vous avez fait preuve dans les sombres et tristes journées de juin, au moment des évacuations en masse, ainsi que lattitude énergique que vous avez toujours observée en face des autorités occupantes, et ce, dans lintérêt de ce département.

Cela, mon Cher Préfet, nous ne loublierons jamais !

Croyez bien que la mesure qui vous frappe ne nous laisse pas indifférents cest avec un sentiment de tristesse que nous lavons accueillie mais nous avons le ferme espoir que le jour viendra où nous aurons la joie et le plaisir de vous voir reprendre votre noble tâche, dans un poste comme celui que vous quittez aujourdhui.

Cest notre vœu le plus cher, et vous pouvez être assuré, mon Cher Préfet, que dans les heures difficiles que nous aurons à traverser, nous nous inspirerons de votre exemple, en conservant de vous un bien cordial et chaleureux souvenir.

Au cours de cette cérémonie, les conseillers généraux offrent à Jean Moulin un bel exemplaire de Jean-Christophe, de R. Rolland.

Sur la page de garde, ils inscrivent ces lignes, suivies de leur signature :

En reconnaissance des services rendus et en hommage pour sa fière attitude devant lennemi, les conseillers généraux dEure-et-Loir à Jean Moulin, leur grand Préfet, leur ami.

15 novembre 1940.

HOMMAGE

DES EMPLOYES DE LA PREFECTURE

ET DES SOUS-PREFECTURES

Cest par la voix de M. Decote, le fidèle chef de cabinet du préfet, que les employés expriment leur gratitude et leurs regrets à leur patron.

Monsieur le Préfet,

Le 15 juin 1940, à 5 h 30, bien à contrecœur, je vous ai laissé, seul, dans la cour de la Préfecture. La ville était déserte, des immeubles brûlaient encore.

Durant plusieurs jours et autant de nuits, vous avez alimenté les Chartrains qui nétaient pas partis et les nombreux passagers en leur distribuant les vivres que vous aviez fait entreposer à la Préfecture pour les malheureux réfugiés qui ne cessaient de passer en gare de Chartres depuis le 10 mai. En bras de chemise, vous avez transporté ces vivres au Bureau de Bienfaisance où se faisait la répartition.

Le 17 juin au matin, recevant les autorités allemandes, vos premières paroles sont pour leur recommander de respecter les vieillards, les femmes et les enfants.

Le lendemain1, ayant refusé de faillir à lhonneur, vous subissez, dans une localité voisine, les pires outrages, On vous ramène à Chartres où vous êtes emprisonné, maltraité et vous ne devez votre salut quau départ de ces premières troupes doccupation.

Vous avez supporté, sans broncher, avec un courage sublime, ces humiliations, mais vous êtes satisfait, votre cœur de Français na pas faibli.

Vous réintégrez votre Préfecture sans parler de ces douloureux incidents et ce nest quà laltération de vos traits que certains confidents décèlent les souffrances que vous avez endurées.

.........................

Vos administrés, comme vos collaborateurs, ont appris avec regret votre départ ; ils sont consternés de vous voir quitter ce département que vous avez honoré ; vous étiez leur défenseur ; vous étiez leur guide respecté et aimé ; ils sont fiers de leur grand Préfet.

Votre nom appartient désormais à lHistoire, il sera pour tous un symbole et le synonyme de bonté, dénergie, de courage, de loyauté, dhonneur et de patriotisme.

.........................

1. Cest le soir même. Voir le journal.

HOMMAGES POSTHUMES

EXTRAITS DE DISCOURS

PRONONCES A CHARTRES

Discours de M. André Mars, commissaire de la République, le 18 août 1945 (anniversaire de la libération de Chartres) :

Comment, en ce jour magnifique névoquerai-je pas, au premier rang de notre gloire, de notre joie daujourdhui, de notre peine de toujours, le nom de Jean Moulin ?

Cette guerre choisit, parmi ses héros, celui qui, au-delà de toutes les vertus, de tous les courages, de toutes les abnégations, incarnera, pour léternelle reconnaissance du pays, lémouvante et frémissante image de lhonneur national.

Jean Moulin serait digne dêtre celui-là

Discours de M. Chadel, préfet dEure-et-Loir, le 11 novembre 1945, à linauguration de la place Jean-Moulin :

Le nom de Jean Moulin, qui fut dabord celui dun obscur préfet de la République, est devenu lun des plus prestigieux dans lhistoire de notre temps

Jean Moulin ? Je linvoque, ce nom, comme un exorcisme contre la lâcheté, contre le désespoir, contre la petitesse, contre labandon. En cette époque où, ce dont nous avons tous le plus grand besoin, cest le courage civique, nous chercherions vainement un plus grand exemple que ce préfet de quarante ans, qui a consacré sa vie et sa mort à un idéal formé de deux termes indissociables : la France et la République

Ce fut ainsi quun des premiers il suivit le général de Gaulle, quun des premiers il reprit la lutte, la lutte au couteau de la clandestinité. Ce fut ainsi quil fonda le C.N.R., organisa la Résistance française, galvanisa les courages défaillants

Oui, Jean Moulin Cest à vous que nous avons pensé, le 16 août 1944, quand nous brisions nos chaînes, alors que les brutes allemandes affluaient dans la cour de cette Préfecture, harassées, vaincues, la rage au cœur et la peur au ventre. Comment naurais-je pas cru voir parmi nous votre ombre, frêle silhouette martyrisée, cravatée dun pansement blanc, tel que vous êtes resté dans notre souvenir. Vous qui aviez vu arriver lennemi dans sa brutale arrogance et qui pourtant deviniez déjà, dans les brumes de lavenir, le jour de la colère, le jour de la vengeance. Cette foule ardente de combattants qui, pressés derrière ces grilles, forgeaient une épopée, elle avait une âme, et cétait vous !

Discours de M. Maurice Viollette, au banquet Marceau, en mars 1946 :

Comment ne pas penser à ce pur héros qui était des nôtres et qui, dans ce département dEure-et-Loir, a inauguré cette entreprise héroïque quil devait finir dans je ne sais quelle prison où la torture la brisé à jamais ? Qui dira et mesurera quelles auraient été les destinées de la France si, auprès de celui qui était le chef, Moulin avait pu demeurer le conseiller averti, fidèle, intelligent, enthousiaste quil était, et qui dira ce que la France républicaine a perdu quand il sest trouvé effroyablement précipité dans le néant ? Nous qui lavons connu, nous qui lavons aimé, nous le savons, et cest pourquoi nous navons en vérité aucun effort à faire pour le rapprocher de Marceau dont nous célébrons aujourdhui la mémoire

Plaque commémorative dans la salle des séances du Conseil général, inaugurée le 8 mai 1946 :

A la mémoire de Jean Moulin, préfet dEure-et-Loir.

A refusé, même sous la torture, la signature infamante pour larmée française quexigeait le général allemand, lors de loccupation de Chartres.

Révoqué par Vichy en novembre 1940.

A organisé la Résistance en héros et en est devenu un des grands chefs.

Arrêté à Lyon, en 1943, est mort victime de nouvelles et effroyables tortures.

Na jamais parlé, na jamais trahi ni la République, ni la France.

Cette édition électronique du livre Premier combat de Jean Moulin a été réalisée le 12 mars 2013 par les Éditions de Minuit à partir de l'édition papier du même ouvrage dans la collection Documents

(ISBN 9782707304049, n d'édition 5201, n d'imprimeur 120544, dépôt légal février 2012).

Le format ePub a été préparé par ePagine.
www.epagine.fr

ISBN 9782707326928




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  PREMIER COMBAT , Ż (JEAN MOULIN), .
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2023.2.1.

JEAN MOULIN.  PREMIER COMBAT.
PREMIERE PARTIE
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JEAN MOULIN

PREMIER  COMBAT

Préface du Général de Gaulle

LES ÉDITIONS DE MINUIT
1947 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour l'édition papier

2013 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour la présente édition électronique
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ISBN 9782707326928
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1947. LES EDITIONS DE MINUIT, .
2013,LES EDITIONS DE MINUIT,     www.leseditionsdeminuit.fr
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