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JEAN MOULIN. PREMIER COMBAT

01.02.2023 13:47

JEAN MOULIN

PREMIER COMBAT

Préface du Général de Gaulle

LES ÉDITIONS DE MINUIT

1947 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour l'édition papier

2013 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour la présente édition électronique

www.leseditionsdeminuit.fr

ISBN 9782707326928

PREFACE

MAX, pur et bon compagnon de ceux qui navaient foi quen la France, a su mourir héroïquement pour elle.

Le rôle capital quil a joué dans notre combat ne sera jamais raconté par lui-même, mais ce nest pas sans émotion quon lira le Journal que Jean Moulin écrivit à propos des événements qui lamenèrent, dès 1940, à dire Non à lennemi.

La force de caractère, la clairvoyance et lénergie quil montra en cette occasion ne se démentirent jamais.

Que son nom demeure vivant comme son œuvre demeure vivante!

Ch. DE GAULLE.

1er Juin 1946.

INTRODUCTION

Ce nest pas sans émotion que je livre au public ces pages où mon frère a relaté les sombres journées de juin 40 à Chartres, et sa résistance héroïque aux brutes nazies.

Elles furent écrites à Montpellier, au printemps de 1941, pendant lune de ses visites clandestines à sa famille. Ses souvenirs, qui remontaient à plusieurs mois, étaient demeurés étonnamment vivaces.

Je revois mon frère, penché sur ses feuillets, retraçant presque sans ratures et heure par heure les étapes de sa lutte et de son martyre.

Jusqualors je navais su que par des tiers, ou par des allusions fugitives, à quels sommets de patriotisme il sétait élevé aux jours néfastes de la ruée allemande.

Il naimait guère se vanter, et lui, si confiant à dautres égards, il avait, en matière de sentiments, une réserve qui en imposait même à ses proches. On conçoit quil répugnât à évoquer le drame du 17 juin.

Son travail achevé, il me le donna à lire et men confia la garde. Nous fîmes peu de commentaires lun et lautre, mais nos pensées et nos cœurs étaient plus unis que jamais. Avant dentreprendre, par ses seules ressources, son premier voyage à Londres, il avait voulu laisser ce témoignage de la mauvaise foi, de la barbarie et du sadisme allemands à verser ultérieurement au dossier de lhistoire. En le publiant, jobéis à sa volonté.

On trouvera dans ces pages quelques appréciations qui paraîtront sévères. Il faut se replacer dans lambiance de juin 1940, dans létat desprit dun patriote qui accomplissait des efforts surhumains pour sopposer à la débâcle, dun chef prêt à se faire tuer à son poste et qui nadmettait pas les défaillances. Sil avait vécu, il aurait pu réviser certains de ces jugements. On ne saurait en faire état pour jeter la pierre à quiconque.

Il songea un moment à emporter ce journal à Londres, mais cela eût risqué de compromettre un voyage dont lenjeu était capital pour lavenir de la Résistance.

Jemportai le manuscrit en Provence, ainsi que dautres papiers compromettants, à La Lèque , mas perdu dans les Alpilles dont le site était cher à mon frère. Cest là quà son premier retour de Londres, le 31 décembre 1941, il devait se faire parachuter.

Après la Libération, jallai exhumer les papiers. A part la rouille des agrafes et quelques moisissures et bavures, les pages étaient intactes.

Pourquoi ai-je tant tardé à faire paraître ce journal ? Cest que, dans le doute qui, même après la Libération, planait sur le sort réel de Max 1, mon but principal fut de percer le mystère de sa disparition.

Maintenant que le doute, hélas ! est dissipé, lheure est venue de révéler à la France le premier combat du futur chef de la Résistance.

Quand les S.S. ou autres forcenés, dans livresse de leur avance, vinrent larrêter à la Préfecture de Chartres, le 17 juin au soir, Jean Moulin nétait quun préfet resté à son poste au milieu de la désertion générale, un fonctionnaire accomplissant son devoir envers et contre tout. Le miracle qui le sauva alors ne pourra se reproduire.

Trois ans passèrent de vie dangereuse, de travail intense, de veilles, dinconfort, de déplacements incessants, de prouesses physiques, de négociations délicates, dorganisation solide et intelligente avec, pour couronnement, la fondation du Conseil National de la Résistance et sa première réunion à Paris le 27 mai 1943. Moins dun mois après, le 21 juin, à Lyon, sur dénonciation dun traître, il tombait à nouveau aux mains des nazis. Mais cette fois, il nétait plus un préfet anonyme, cétait Max, lennemi le plus redoutable des Boches, celui qui, derrière le Général de Gaulle, avait soudé et dressé toutes les forces vives de la Nation.

Certes, en 1940, à Chartres, la cruauté allemande était à son comble, mais la torture, si inhumaine et raffinée fût-elle, était encore improvisée et non techniquement installée avec ses chambres infernales et ses dosages savants.

Quel fut le calvaire de Max, en 1943, dans les antres de la Gestapo, le saura-t-on jamais, alors que, portant en lui tous les secrets de la Résistance, fidèle à lamitié, fanatique de lhonneur, il endura, dans sa chair et son âme saignantes, des heures, des jours et des nuits, une éternité de souffrance faisant front contre lennemi jusquà lagonie, jusquà la mort !

Toi qui, même au milieu de ta course, respirais la jeunesse et la vie, toi qui fus le plus jeune préfet de France, toi qui étais la fierté de ton père et le sourire de ta mère, toi qui joignais la gentillesse à la force dâme et qui réalisais cette gageure dêtre un artiste né et un homme daction, daimer passionnément la vie et de ne pas craindre la mort, puisse ton sacrifice navoir pas été vain ! Que ce pays de liberté et de justice sache quil est urgent que le sens du devoir civique lemporte sur lesprit de parti et que les Français entendent la voix de Jean Moulin leur crier encore : Messieurs, il y a la France !

Laure MOULIN.

1. Dernier nom de Résistance de Jean Moulin.

JOURNAL

(CHARTRES 14-18 JUIN 1940)

COUP de téléphone du Colonel du Tillet, commandant la subdivision, qui mapprend que les Allemands ont atteint la Blaise et que le grand Etat-Major a décidé un vaste mouvement de repli jusquà la Loire. Il sétonne que je sois encore là et que je naie point fait évacuer ce qui reste des services civils administratifs.

Je lui fais connaître que mes intentions sont de conserver le plus longtemps possible les organismes civils qui sont encore auprès de moi.

4 heures 30.

Jai réuni les chefs de service dans la salle du Conseil Général. Tout en me gardant de dévoiler les intentions du G.Q.G., je ne leur cache pas que la situation saggrave. Je compte, jusquà nouvel ordre, les conserver à ma disposition quel que soit le risque à courir. Je trouve dans leurs réactions un excellent état desprit.

5 heures.

Ordre du Gouvernement davoir à replier durgence tous les affectés spéciaux . Ce seront les dernières instructions que je recevrai du pouvoir central.

Cest une décision grave, qui va vider de leur substance les organismes administratifs, économiques et sociaux. Tous les postes essentiels ou presque, sont occupés par des affectés spéciaux, laffectation spéciale sappliquant à des hommes en âge dêtre mobilisés mais dont le maintien à leur poste est jugé indispensable. Mon secrétaire général, mes deux sous-préfets et moi sommes affectés spéciaux.

Je sais, au surplus, que cet ordre aura pour effet secondaire de précipiter dans la fuite les derniers civils.

Mais le Gouvernement a certainement ses raisons et notamment le désir de soustraire à lemprise ennemie le plus grand nombre possible dhommes qualifiés susceptibles de poursuivre leur tâche derrière la ligne de résistance. Dailleurs, pour les modalités dapplication, impossible de consulter le ministère. Jignore désormais où il se trouve et, depuis cette nuit, je ne peux plus avoir de communication téléphonique au-delà de Châteaudun.

Enfin, dans une des dernières émissions quil nous a été donné dentendre avant linterruption totale du courant électrique, la radio a annoncé la nouvelle.

Jessaie datténuer la rigueur du texte qui ne comporte pas dexception, en demandant aux maires que je peux joindre de maintenir auprès deux les hommes quils jugeront indispensables au fonctionnement des services vitaux de la commune et des services de guerre. Malgré ces instructions contraires, il est vrai, à la lettre de la décision gouvernementale telle quelle ma été notifiée tous ou presque tous les affectés spéciaux autres que ceux qui dépendaient directement de mon autorité (personnel de la Préfecture, chefs des services administratifs, commissaires de police) partirent en quelques heures, à laube de cette journée du 14 juin.

Ainsi fut mise à son comble la panique déjà considérable créée dans le département par les bombardements et le passage de centaines de milliers de réfugiés.

Et, dès ce matin, le bombardement de Chartres a repris, plus intense et plus meurtrier que la veille.

Depuis quelques jours, le réseau des mailles de transmission aérienne ayant été disloqué du fait du repli de notre aviation, les raids ennemis nétaient plus annoncés dans le département que par les guetteurs locaux. Cest dire que, le plus souvent, les bombes tombaient avant la mise en marche des sirènes. Aujourdhui, il ny a même plus de sirènes, les guetteurs militaires étant partis à leur tour. Les quartiers du terrain daviation, de la Poste, de lHôpital et de la Gare, toutes les voies conduisant vers le sud et louest, et notamment la rue du Grand-Faubourg, sont gravement atteints. Derrière la Poste, lhôtel du Bœuf Couronné et tout le pâté de maisons avoisinantes brûlent sous leffet des bombes incendiaires.

Nous navons plus maintenant ni gaz, ni électricité, ni téléphone, ni radio. Jassiste aux opérations de secours. Les équipes, hélas ! se réduisent de plus en plus. Mais les braves qui restent semblent dautant plus dévoués et courageux quils sont moins nombreux.

Où sont les cadres de la Défense passive ? Le directeur municipal de D.P. a fui cette nuit avec plusieurs de ses collaborateurs.

Où sont les pompiers et leur matériel ? Le maire les a laissés partir ce matin, avec les pompes, sous la conduite du capitaine et du secrétaire général de la mairie, juchés sur la grande pompe.

Parti aussi le directeur du service des eaux de la ville. Dans sa folle panique, avant de fuir, il a congédié les mécaniciens de lusine hydraulique et bloqué les vannes, si bien que, dans quelques heures, la ville va être privée deau.

Javais pourtant demandé moi-même, cette nuit, au maire de Chartres, par téléphone, de conserver les affectés spéciaux de tous les services municipaux essentiels, et notamment de la Défense passive et du service des sapeurs-pompiers.

11 heures.

Avec un jeune lieutenant dartillerie qui est resté pour diriger le parc à essence, je moccupe de la répartition de lessence aux réfugiés qui affluent toujours. Jobtiens de lui que les attributions de carburant se fassent désormais gratuitement et que des dépôts supplémentaires soient créés sur le trajet Chartres-Châteaudun et Chartres-Nogent-le-Rotrou. Il faut déblayer le plus possible pour faciliter la manœuvre de nos troupes.

15 heures 30.

Paris est pris! La nouvelle nous est apportée par les réfugiés. Pour notre secteur, je nai aucune précision sur lavance allemande depuis la communication du Colonel commandant la subdivision. Le téléphone est coupé depuis plusieurs jours avec Dreux et le service destafettes de gendarmerie que javais organisé pour y suppléer a été interrompu hier soir sur ordre du commandant, en raison de la violence des bombardements.

Je sais, par les messages qui mont été apportés hier, quil ne reste plus de civils à Dreux et que les dernières collectivités qui devaient être évacuées lont été en temps utile. Pour cette région du département, la première touchée, jai pu fournir les véhicules et le personnel nécessaires.

Mais je suis inquiet pour le maire et le sous-préfet qui ont pour mission de rester jusquau dernier moment. Ils ont besoin dinstructions et je voudrais aussi leur apporter un réconfort moral. Ici, les gens, privés de nouvelles, se laissent aller aux pires suppositions. Déjà le bruit court en ville que les Allemands sont parvenus à Dreux. Jai besoin de savoir, ne fût-ce que pour démentir.

Je décide daller à Dreux. Jobtiens difficilement un gendarme pour maccompagner, le commandant estimant la mission périlleuse et lordre de départ de la compagnie étant donné pour le soir même.

Je prends le volant. Nous sommes bombardés et mitraillés tout le long du chemin par des vagues davions venant du Nord et volant entre 200 et 50 mètres. Sur cette route où, hier encore, se pressaient des milliers de réfugiés, personne, à part quelques soldats harassés qui fuient sans rien savoir

Après plusieurs stations sous les arbres le long de la route, nous arrivons enfin à Dreux. Je trouve le maire, M. Viollette, et le sous-préfet, M. Ressier, à la mairie.

Le dépôt du régiment colonial vient, mannoncent-ils, de quitter la ville, mais le colonel doit être encore là. Nous allons le saluer. Nous le trouvons au quartier en train de faire ses derniers préparatifs de départ.

Je lui demande des nouvelles. Dans notre région, la manœuvre de repli semble seffectuer dans les conditions prévues, et il ne pense pas que les Allemands aient déjà franchi les limites du département. Il me dit ses regrets de navoir pu obtenir lautorisation de défendre Dreux. Jassiste à son départ.

Ensuite, avec le sous-préfet et le maire, nous faisons un tour en ville. Cest la solitude et ce serait le silence, si le ronron sinistre des avions allemands ne se faisait entendre sans arrêt.

Dans la voiture qui nous emmène tristement, personne ne dit mot, mais chacun de nous a les mêmes pensées. Ainsi, cest fini ! Les Boches vont entrer dans le département sans que leur soit opposée dautre défense que celle de quelques éléments en contact qui se replient.

Je regarde Viollette, assis à mes côtés. Cest sa ville qui, demain, dans quelques heures peut-être, va être livrée à lennemi ; cest cette ville quavec une poigne parfois un peu rude, il a dirigée pendant trente ans. Il nest pas de quartier, pas de rue, pas un coin de terre qui ne lui doive quelque chose.

Ses adversaires disaient de lui quil avait la maladie de la pierre . Et cest vrai. Il a bâti, bâti sans arrêt, des hôpitaux, des maternités, des écoles, des sanas, des cités ouvrières

Maintenant que nous roulons dans ces rues semées de ruines, face à cette œuvre de destruction systématique, je pense quil est beau dêtre accablé du nom de bâtisseur.

Après mêtre assuré que toutes les mesures que javais ordonnées ont été prises et avoir donné au sous-préfet, qui est affecté spécial, les instructions nécessaires à son départ, je quitte Dreux.

Une heure après, les motocyclistes ennemis y faisaient leur apparition.

Le retour à Chartres nous ménage une vision saisissante. Un gigantesque panache de fumée sélève à des milliers de mètres dans le ciel et semble tisser un immense voile de deuil sur la cathédrale.

Cest le dépôt dessence de la base aérienne qui a explosé et qui se consume lentement.

Il est dix-neuf heures environ. Dans la cour de la Préfecture, jai la désagréable surprise de voir tout mon personnel entassé dans des camions et prêt au départ. Javais donné des ordres formels pour que chacun restât à son poste.

Furieux, je somme mes gens de descendre et jenjoins à chacun de reprendre son poste, jusquà nouvel ordre.

Je ne reconnais plus mon personnel. Quelques femmes sont dans un état effroyable. Des hommes qui, hier encore, refusaient de descendre dans les caves pendant le bombardement pour travailler à mes côtés, sont saisis par la peur. Tel ancien combattant de 14, réputé courageux, qui, il y a quelques heures à peine, était volontaire pour une mission dangereuse, a complètement perdu le contrôle de lui-même.

Le vent de panique qui les avait jusquici épargnés a maintenant soufflé sur eux. Les nerfs sont à bout. Chacun na quun but : Fuir.

Je les exhorte, je les adjure. Ils obéissent et retrouvent un certain automatisme professionnel, mais je sens bien quà quelques exceptions près, dont mon chef de cabinet et mon huissier personnel, je ne peux plus compter sur eux.

Mes antichambres sont combles. Les chefs de service qui ne sont pas déjà partis sur ordre de leur administration restent ici en permanence, prêts à prendre la route. La Préfecture semble être lultime refuge.

Au milieu des paquets darchives et de valises, je distingue dans la pénombre lévêque de Chartres, Mgr Harscouët, qui vient sexcuser de ne pouvoir rester une ordination de prêtres lappelant dans le sud du département et le sénateur-maire de Chartres, M. Gilbert, qui vient également mannoncer son départ. Il est là avec sa femme et ses bagages. Les événements tragiques de ces jours derniers, pendant lesquels il sest fortement dépensé, lont visiblement épuisé. Par surcroît, il y a quelques heures, il a perdu sa belle-sœur et sa nièce dans le bombardement. Japerçois aussi quelques fantoches familiers, tel le commissaire spécial, un peu ivre davoir trop précipitamment vidé sa cave. Cet homme, discret à laccoutumée, parle fort et distribue des cigarettes anglaises. Je le rappelle à un peu de tenue.

21 heures.

Lheure avance et je nai pas dautre nouvelle que celle de lapparition dune patrouille allemande à Dreux qui mest rapportée par Viollette et Ressier, qui viennent darriver. Rien, non plus, sur la situation générale, car nous sommes désormais sans communication avec lextérieur.

Je convoque le capitaine Bertrand, naguère chef du service des informations, que jai demandé comme agent de liaison avec la subdivision. Il na pu obtenir aucun renseignement.

Je sens quon sénerve de plus en plus autour de moi et quon est obsédé par ces trente-cinq kilomètres qui séparent Chartres de Dreux.

Jai tenu jusquà présent mes collaborateurs, mais de nouvelles décisions vont simposer avec le déroulement des événements. Jirai avec Bertrand interroger le commandant Bourgeois, commandant du dépôt du R.I., qui a installé son P.C. au château de, à Courville.

Je reprends la Citroën. En pleine nuit, sans phares, nous nous dirigeons sur Courville. Plus de bombes, mais des camions et des voitures de réfugiés qui manquent à tout instant de nous télescoper, tant les conducteurs sont choqués par les bombardements quils ont subis, et tant ils ont hâte davancer vers louest

Nous trouvons le commandant Bourgeois travaillant aux chandelles dans le grand salon du château.

Il me met rapidement au fait : Jai reçu, me dit-il, lordre de me porter, à laube, sur la route de Dreux à Chartres par Châteauneuf pour retarder lavance allemande. Je dois essayer de faire jonction avec les débris dune division coloniale dont on na aucune nouvelle. Je dispose denviron huit cents hommes, des récupérés ou des hommes de deuxième réserve Je nai quune vingtaine de mitrailleuses ! La question sera promptement réglée, hélas ! Or des éclaireurs ennemis sont venus ce soir reconnaître Dreux. Demain matin, à la première heure, les troupes motorisées vont occuper la ville et continuer leur marche sur Chartres. Aucun obstacle sur leur route sinon mes faibles forces et les hypothétiques effectifs coloniaux. A mon avis, les Allemands peuvent être à Chartres dès le début de laprès-midi.

Après avoir remercié le commandant Bourgeois et lui avoir exprimé mes vœux pour lui et ses hommes, nous prenons le chemin du retour.

Chartres est toujours embrasée. Dans la rue du Grand-Faubourg, les pans de murs épargnés par le bombardement ont un aspect plus tragique encore avec la nuit, sous léclairage blafard de lincendie.

Decote, mon chef de cabinet, mannonce que les gendarmes viennent de quitter Chartres. Ainsi, les derniers militaires ont évacué la ville. La base aérienne sest repliée il y a trois jours. La garnison est partie hier. Partie aussi lIntendance, lIntendance qui doit assurer le ravitaillement de la population civile ! Et nous avons des milliers de réfugiés à nourrir ! Seuls sont encore là létat-major de la subdivision et son chef, le commandant du Tillet, qui partent demain à la première heure.

En présence des indications très nettes du commandant Bourgeois sur le processus des opérations, je décide de profiter de la nuit pour évacuer le personnel de la Préfecture sur le sud du département (à Cloyes, à 50 kilomètres de Chartres), sous les ordres du secrétaire général qui devra, selon les événements, poursuivre la route ou ramener le convoi.

Même décision en ce qui concerne les chefs de service qui demeurent encore auprès de moi. La lutte continue, ils seront plus utiles de lautre côté. Je les remercie du concours quils mont apporté dans ces heures difficiles.

15 juin, 2 heures du matin.

Je fais deux lettres que je confie au secrétaire général, lune pour le ministre de lIntérieur, lautre pour ma mère.

La lettre à Mandel narrivera pas. Jannonçais au ministre que, ainsi que je le lui avais déclaré, je restais à mon poste et que je ne faillirais pas à mon devoir.

Je lui signalais aussi la belle attitude de certains de mes administrés et de quelques-uns de mes collaborateurs.

5 heures.

Decote, mon chef de cabinet, et Edouard, mon huissier, partent à leur tour, bien à contrecœur et sur mon ordre formel.

8 heures.

Je fais ce matin le bilan de la situation. Il est désastreux. Plus aucune organisation économique ni administrative. Tout un édifice social à reconstruire dans des conditions matérielles effroyables, sous les bombardements, alors quun quartier de la ville est en flammes, sans eau, sans gaz, sans électricité, sans téléphone

Mais il le faut pour tous ceux dont le sort est entre nos mains ; il le faut, pour opposer aux Allemands, lors de leur arrivée, une armature sociale et morale digne de notre pays.

Je nai pas de peine à faire admettre ces sentiments à la poignée de Chartrains, des vieux, pour la plupart, qui mont offert leurs services. (Il ne reste plus que sept cents à huit cents habitants sur vingt-trois mille que comptait la ville.)

Quel réconfort, après le spectacle des défaillances de ces jours derniers, de voir ces hommes et ces femmes, venus de tous les horizons politiques et sociaux, communier avec ardeur dans la même foi et prêts à réaliser une entreprise de solidarité humaine à peu près sans exemple.

Je répartis les tâches, je dicte les consignes : tel qui, hier, était rédacteur de journal, est chargé de me seconder dans la répartition des vivres ; un de ses confrères, du journal concurrent, se consacrera à la police et dirigera la petite équipe de volontaires que nous avons constituée. Un professeur décole religieuse a mission de faire enterrer les morts, nombreux, hélas ! qui sont entassés dans la morgue de lhôpital et à lhospice Saint-Brice (quarante-neuf ont été ainsi ensevelis dans la cour de lhôpital, treize à Saint-Brice et trente-quatre au cimetière) ; tel dirigera les corvées deau destinées à assurer, depuis la basse ville, lalimentation des centres de secours, des établissements publics, des boulangeries ; tel autre organisera la récupération du bétail abandonné et constituera des parcs de rassemblement ; tels autres, enfin, soccuperont de la voirie, de la salubrité, de la lutte contre lincendie, de lhébergement des réfugiés, des soins à donner aux blessés et aux malades.

A lhôpital civil, la sœur supérieure étant partie, cest sœur Henriette qui la remplacera. Elle sera admirable de dévouement simple et de générosité. Elle aura, à ses côtés, léconome, M. Fleury, demeuré à son poste.

Je sais que je peux compter sur le docteur Foubert, dentiste militaire, qui, bien que marié et père de famille, a demandé à rester comme volontaire au moment du départ du service de santé. Il gardera, dans les pires instants, une attitude calme et courageuse.

Le service de santé militaire a quitté Chartres le 14 après-midi, évacuant trente camions sanitaires contenant des blessés et le personnel médical et infirmier. Les opérations dembarquement se déroulèrent sous le bombardement, et le chef du service de santé de Chartres, le médecin-colonel de Fourmestreaux, fut blessé légèrement à la tête.

Le convoi, qui se dirigeait sur Vannes, sous les ordres du docteur de Fourmestreaux, emmenait avec lui le médecin-commandant Baudin, médecin-chef de lhôpital civil, qui, cependant, avait demandé à rester à son poste. Le docteur de Fourmestreaux préféra conserver le docteur Baudin auprès de lui et laisser à Chartres le médecin-capitaine Foubert, également volontaire.

Enfin, Chartres a les sœurs de Saint-Paul qui sélèveront, en ces heures tragiques, à la hauteur de leurs plus belles traditions dhéroïsme et de bonté. Animées par la foi de Mgr Lejards, qui est partout où il y a du danger, partout où il y a de la peine, elles seront les bons anges de notre misère.

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Le problème le plus angoissant est celui du ravitaillement. Lunique conseiller municipal qui soit resté à Chartres, M. Besnard, me confirme que les deux derniers boulangers de la ville sont partis hier soir. Il ne reste plus, dailleurs, un seul commerçant à Chartres. Jai fait limpossible pour enrayer le mouvement de fuite : exhortations, réquisitions, sanctions, tout a été vain.

Tout être humain possédant un véhicule à quatre ou à deux roues a fui depuis longtemps. Limmense exode des piétons a suivi.

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Mais si Chartres est à peu près vidée de ses habitants, le flot monstrueux de la région parisienne se déverse toujours aussi dense sur la ville.

Combien sont-ils ces Parisiens, ces banlieusards qui ont déferlé sur lEure-et-Loir ? Un million ? Un million cinq cent mille ?

Certes, ils ont déjà subi le terrible choc moral de la guerre. Ils nen ont pas, pour la plupart, connu vraiment les horreurs matérielles : les bombardements en piqué, les rafales de mitrailleuses qui prennent les convois de réfugiés en enfilade Ils nont pas connu tout cela, tout ce que vous connaissez, depuis des semaines, Belges, Ardennais, gens du Nord, Picards !

Demain ils auront aussi leur tragique aventure. A Chartres même, certains vont payer leur tribut. Mais, pour linstant, les Parisiens ne clament que leur faim.

Jai heureusement pris des précautions. Ces jours derniers, en dépit de la carence de lIntendance qui, avant son départ, na pu me fournir ni vivres ni pain, jai fait réquisitionner dans le commerce et stocker dans les garages de la Préfecture trois tonnes environ de conserves1. Jai, dautre part, reçu de Blois, grâce à lobligeance de mon collègue du Loir-et-Cher, deux autocars chargés de pain. Jen avais demandé huit qui, au retour, auraient assuré le transport des blessés et des malades. Deux seulement ont pu me parvenir. Cela représente environ 800 kilos de pain. Cest peu.

Il sagit maintenant de tenir jusquà ce que nous ayons pu faire fonctionner quelques boulangeries.

Jaurai lagréable surprise, à midi, de recevoir la visite dun vieil ouvrier boulanger de la rue Muret, le seul qui soit demeuré à Chartres. Sa patronne est partie et il vient déposer sur mon bureau, soigneusement pliée dans son mouchoir, la recette de la matinée. Il se met à ma disposition pour continuer sa besogne, à condition quon lautorise à puiser dans le stock de farine de sa patronne. Non seulement jacquiesce, mais je lui procure deux volontaires pour laider à pétrir, car il me faut du pain, beaucoup de pain

13 h 30.

Sur deux gros camions qui devaient rejoindre les usines Renault à Paris et que jarrête au passage, je charge une centaine dorphelins de lasile dAligre quon ma supplié dévacuer sur Limoges. A peine sont-ils partis que le bombardement reprend violemment. Ils ont quitté la ville à temps !

15 heures.

Tournée en auto pour mon information. Je descends vers le bas de la ville par les petites rues du quartier de la Cathédrale. Portes et volets clos. Je nose pas écrire que tout est calme, tant ce mot est choquant dans cette atmosphère de désolation.

En approchant des boulevards, la vie reparaît. Triste vie ! Cest toujours le long cortège des réfugiés qui se déroule. Mais le flot est moins dense et surtout beaucoup plus lent. Il y a deux jours encore, cétait le moteur qui entraînait cette masse humaine. Aujourdhui, il semble que ce soient les grands chars des paysans qui donnent le rythme, ces chars dont beaucoup traînent après eux de lourdes autos désormais silencieuses. Les cyclistes et les piétons dominent, fourbus sous leur charge. Dans la masse, de nombreux soldats quaucune autorité militaire ne regroupe.

Place des Epars, le défilé se poursuit lamentablement entre deux haies de suppliants. Autour de la statue de Marceau et sur tous les trottoirs qui entourent la place, des milliers de gens tendent désespérément les bras vers des véhicules pleins à craquer qui ne sarrêteront pas pour les prendre.

Lapparition dun homme seul sur une voiture qui marche fait exploser les convoitises. Après mavoir sollicité à distance, des dizaines dêtres humains courent saccrocher, en grappes, à ma Citroën.

Jai toutes les peines du monde à avancer. Malgré toutes mes explications sur mes fonctions, sur lobligation morale que jai de rester, ils mimplorent de les emmener nimporte où, vers le sud ou vers louest, loin de cette ville de misère et de mort, loin de lenvahisseur qui approche. Une vieille dame me poursuit de ses supplications en répétant : Je vous paierai, Monsieur. Et, pour que je naie aucun doute à cet égard, elle me tend désespérément une poignée de billets

Je me dégage non sans difficulté et je mempresse daller remiser ma voiture, bien décidé à ne pas la montrer pour linstant ; cest trop cruel.

A la Préfecture, beaucoup de monde. On mattend pour recevoir les vivres et le pain destinés aux collectivités et aux centres daccueil. Après avoir fait une distribution, je reviens place des Epars retrouver les malheureux que jy ai laissés.

Les deux pôles dattraction sont les deux grands hôtels de Chartres, lhôtel du Grand Monarque et lhôtel de France, qui se font face sur la vaste place circulaire.

Les propriétaires et les employés sont partis, mais les clients sont restés. Pour la plupart dentre eux, ce fut laventure banale et renouvelée à linfini : lauto en panne, abandonnée quelque part au bord de la route ; la ville la plus proche gagnée à pied avec ce quon a pu sauver de bagages ; et ici, à lhôtel, lattente dun chimérique secours

A ces premiers occupants sont venus sagglomérer tout ce que la route a rejeté dépaves.

Il y a du monde partout, dans les chambres, dans les salons, sur les marches descalier. Des gens mangent sur des tables où sentassent les reliefs des convives précédents. Largenterie traîne sur les meubles. Dans les coins, des matelas recueillent des familles entières, harassées. Ceux qui nont pu avoir accès à lintérieur se sont installés dehors, sur des chaises et des fauteuils de la maison, à côté de leurs bagages. Toutes les classes, tous les âges, tous les sexes sont mêlés dans une promiscuité tragique.

Dès mon arrivée, on mentoure. Je mefforce de calmer les angoisses de ces malheureux, tout en ne leur laissant pas ignorer quil ne peut être question de les faire transporter plus loin. Le dernier train est parti hier soir et je ne dispose plus dun seul autocar ou dun seul camion. Jessaie de leur faire comprendre quil faut se résigner à rester. Certes, il y aura des difficultés de ravitaillement, mais je mefforcerai dy remédier. Il ne faut pas, en tout cas, se lancer à nouveau sur la route, à pied, avec des vieillards, des enfants, des bagages. Nous avons des centres daccueil, nous en créerons dautres, au besoin, les locaux vides ne manquent pas, hélas ! Mais les bombardements ? les Allemands ? Nous avons dexcellents abris et les Allemands ne sattaquent généralement aux réfugiés que du haut de leurs avions pour les faire fuir. Il ne faut pas favoriser leurs desseins. Trop de réfugiés ont encombré les routes, gêné nos soldats, fait perdre des batailles. Il faut se résigner à rester. Je répète mon discours de groupe en groupe, un discours que jai déjà tenu bien des fois Mais jai vite limpression que je joue les prédicateurs dans le désert.

On continue à faire signe aux autos, aux charrettes, à tous les véhicules qui passent. Parfois on parvient à attendrir un conducteur, à se caser péniblement en surcharge ; ou bien, après avoir attendu longtemps, on prend la décision folle de repartir à pied

Et il arrive toujours de nouveaux réfugiés pour remplacer ceux qui partent : cest une ronde sans fin !

Jassiste à des scènes pénibles. Une femme, sur le seuil du Grand Monarque , mexpose son cas. Elle est venue de Paris à pied avec une dame qui a partagé ses tribulations et en qui elle avait mis toute sa confiance. Or cette dame vient de la quitter brusquement en lui volant 6 000 francs, toute sa fortune. Je lui donne quelque chose. Elle pleure et me demande la permission de membrasser.

Il y a cent, mille autres cas plus tristes. Des enfants perdus, des femmes à la recherche de leur mari. Un fils, une fille qui devaient rejoindre une mère et quon attend vainement.

Beaucoup de drames sinscrivent en graffiti naïfs sur les murs : Nous sommes partis. Rendez-vous à Orléans , ou : Avons perdu Robert. Allons à Poitiers , et bien dautres.

Je memploie de mon mieux à soulager toutes ces misères. Jai la chance de trouver des concours parmi les réfugiés, parmi ceux, du moins, qui ont compris linanité de la fuite.

Il faut régler la question des hôtels. Au Grand Monarque , parmi les clients , se trouve un ancien consul de France qui accepte, sur ma demande, de prendre la direction de ce centre daccueil improvisé et qui, au cours de ces journées tragiques, sera pour moi un collaborateur infiniment précieux.

Il aura tôt fait, avec sa femme, de mettre un peu dordre dans cette cour des miracles et dorganiser le ravitaillement à laide des vivres de la Préfecture.

A lHôtel de France, alors que je croyais tout le personnel parti létat dabandon de la maison justifiant au surplus cette créance un homme prétend être le gérant et avoir reçu mission du propriétaire de continuer lexploitation de lhôtel. Les patrons, que jai vus au moment de leur départ, ne mont pas prévenu, mais, après tout, cest possible. Lessentiel est que tout le monde mange et dorme.

(Japprendrai plus tard que ce prétendu gérant était un vulgaire imposteur qui liquida à son profit une grande partie de la cave de la maison. Pour éviter toute complication et mener laffaire rondement, il avait institué un prix unique : 20 francs ! Les bouteilles défilaient sur le comptoir à un rythme inouï : 20 francs la fine Napoléon, 20 francs le whisky, 20 francs le Clos Vougeot, 20 francs le Pernod ! Après avoir travaillé pendant quelques mois au service des Allemands, ce qui lui assura une impunité provisoire, il put finalement être livré à la justice française.)

16 h 30.

Nayant plus aucun moyen dinformation, jinterroge réfugiés et soldats pour savoir où en est lavance allemande. Contrairement à ce que pensait le commandant Bourgeois, lennemi a poussé furieusement vers louest, remettant à plus tard loccupation des points situés au sud de leur trajectoire directe. Cest ainsi que les troupes qui ont occupé Dreux ont dû poursuivre leur route sur Verneuil et Laigle, en direction dArgentan.

Il semble que lattaque de Chartres soit réservée aux colonnes venant de la région parisienne et avançant sur Rambouillet et Maintenon, ce qui nous laisserait un certain répit.

17 heures.

Je retourne chez moi pour constater que mon portail dentrée a été enfoncé et que ma Citroën a disparu de la cour où je lavais laissée une heure avant.

Deux vieillards de lHospice, venus chercher du pain et des vivres à la Préfecture pour leur établissement, me racontent comment ils ont assisté, impuissants, à leffraction des grilles et au vol de ma voiture : Ce sont, me disent-ils, des militaires français qui ont fait le coup. Ils se sont enfuis il y a un quart dheure à peine.

Je ne sais ce qui lemporte chez moi, du dépit dêtre privé de ma voiture en un moment aussi critique ou de la tristesse de voir dans quel état sont tombés certains éléments de larmée française !

Jai entendu si souvent, il est vrai, des soldats prétendre que leurs officiers avaient pris la fuite les premiers en se ruant sur les autos, que jen arrive à trouver une excuse aux malheureux qui mont dépouillé.

Mais ce qui est inadmissible et inexplicable, cest quaucune prévôté ne soit encore venue remplacer la gendarmerie, repliée depuis vingt-quatre heures, sur lordre de lautorité militaire. Tous ceux qui, autour de moi, ont fait la guerre de 14 se souviennent du zèle manifesté par les gendarmes aux armées. Ont-ils pu nous empoisonner, bon Dieu, ces gendarmes à larrière du front ! Et aujourdhui que nous en aurions réellement besoin, cest en vain que nous les attendons ! Nous nen verrons, du reste, pas un seul pendant les trois jours qui suivront le départ de la compagnie de Chartres et qui précéderont larrivée des Allemands.

Il y a vraiment, dans cette guerre, bien des mystères !

17 h 30.

Comme pour aggraver mon ressentiment à légard de la maréchaussée, les quelques volontaires que jai chargés de la police viennent mannoncer que plusieurs faits de pillage ont été constatés.

Notre maigre police a besoin dêtre renforcée. Je convoque M. Besnard. Je lui demande dessayer de trouver de nouveaux volontaires parmi les Chartrains valides. Mais en reste-t-il encore ? Nous en doutons. En attendant, je ferai une tournée en ville avec deux hommes pour me rendre compte et tâcher dintimider un peu les pillards.

Au cours de cette tournée, nous observons quun certain nombre de boutiques, surtout des magasins dalimentation, ont été forcées et que les portes et les vitrines laissées béantes offrent une tentation permanente aux passants. Je donne des instructions pour que toutes ces ouvertures soient refermées, au besoin à laide de planches clouées.

En rentrant à la Préfecture, on me rend compte des recherches que jai fait faire pour trouver deux autres boulangers. Parmi les Chartrains qui nont pas fui, il ny en a aucun, en dehors du vieil ouvrier de la rue Muret, qui continue dailleurs vaillamment sa tâche. Parmi les réfugiés, toutefois, deux personnes se sont offertes : un Parisien, qui dit avoir tenu autrefois une boulangerie, et une paysanne qui a fait, dans le temps, son pain à la ferme.

Je décide aussitôt douvrir deux boulangeries : rue du Soleil dOr et rue du Pont-Saint-Hilaire. Pour donner à cette opération les apparences de la légalité, jassiste avec M. Besnard, à leffraction des portes des deux boutiques. Nous avons la chance dy trouver une quantité appréciable de farine, ainsi que du sel. Jai, dautre part, à la Préfecture, un stock de levure, une des rares choses que jaie pu obtenir de lIntendance ! Les équipes chargées de la corvée deau assureront le ravitaillement des pétrins (nous avons, dailleurs, découvert une source dans une des cryptes de la cathédrale, toute proche) et, dans les centres daccueil voisins, nous trouvons plusieurs volontaires qui se relaieront pour pétrir à la main. Dès ce soir nous aurons une fournée dans chaque établissement.

Le stock de pain de la Préfecture sépuise et il est temps que nous assurions une production régulière. Enfin, je vais avoir trois boulangeries en fonctionnement !

19 heures.

Je viens dapprendre quun ancien maire de Chartres, M. Vidon, est resté dans la ville. Je vais aussitôt à son domicile. Je sais que cest un homme énergique, capable de rendre de grands services.

Je lui explique ce que jattends de lui, aux côtés de M. Besnard, pour toutes les questions intéressant la ville et notamment les travaux communaux. Il faut, avant tout, essayer de remettre en route le service des eaux, et je sais quil est le seul, de par ses connaissances, à pouvoir tenter la chose.

Il faut lutter contre lincendie qui sétend, veiller à la sécurité et aussi à la salubrité de la ville. A cet égard, il est des besognes particulièrement urgentes. Il faut nettoyer les boucheries et les charcuteries dont les propriétaires sont partis en laissant leurs frigidaires pleins de viande. Or, le courant électrique ne fonctionne plus et, la chaleur aidant, ces charniers intérieurs menacent de constituer des foyers dinfection dans toute la ville. Il faut abattre et enfouir les centaines de chiens et de chats qui, abandonnés par leurs maîtres, errent dans la ville et commencent à devenir dangereux

Nous nous connaissions assez peu, Vidon et moi ; nous étions éloignés, politiquement. Mais nous ne faisons aujourdhui aucun effort pour nous comprendre. Demblée, et sans réserve, il massure de sa collaboration absolue.

Celle-ci sera dune rare qualité au cours des journées qui vont suivre.

20 heures 30.

Visite aux centres daccueil des réfugiés. Presque tous les locaux sont combles. Mais ceux qui manifestement ont le plus de succès sont ceux qui possèdent des caves ou des abris à proximité.

Les gens ont pu être ravitaillés tant bien que mal. Jai fait distribuer du lait, des conserves, un peu de pain. Des femmes de bonne volonté assistent les sœurs de Saint-Paul et font la navette entre la Préfecture, la salle Sainte-Foy et les centres pour répartir les vivres. Elles se dépensent, aussi, anonymes et discrètes, auprès des enfants et des vieillards, auprès des malades et des blessés quon ne peut plus admettre à lhôpital, tant il est plein. Labbé Péchetaux, demeuré à Chartres, se dévoue, de son côté, inlassablement.

A la cathédrale, un spectacle pénible mattendait : au fond de la plus profonde crypte, éclairée par quelques veilleuses, gît, sur des matelas et des civières, toute une humanité meurtrie. Sur tous les visages, durement sculptés par la pénombre, se lisent linsomnie, la fièvre, la peur. Les vieux qui nont pu suivre, les malades et les blessés qui nont pas trouvé place à lhôpital, tous ceux qui étaient incapables de descendre à tout instant dans les abris ont été transportés là, sans air, sans lumière, sans les commodités les plus élémentaires. Ils sont évidemment à labri des bombardements, mais mieux vaut courir le risque dêtre atteint par une bombe que de rester dans cette puanteur !

Dailleurs, il semble que les bombardements soient moins fréquents et moins violents. Les avions nazis doivent maintenant sacharner plus loin.

Il est trop tard pour transporter ces pauvres gens ce soir. Mais je veux quon les exhume demain à la première heure.

En sortant de là, instinctivement, comme pour chercher une vision apaisante, je me dirige vers les deux boulangeries que nous avons ouvertes et je trouve dans larrière-salle mes gens qui attendent la sortie des premiers pains. On ouvre la porte du four pour me permettre de voir lalignement des miches qui se dorent. Un instant encore et nous goûterons notre pain brûlant, croustillant, du vrai pain de Beauce

Je me rappelle avoir entendu, dans mon enfance, un vieux paysan raconter que sa mère lui faisait baiser, avant de le manger, le morceau de pain quelle lui donnait. Je navais pas très bien compris alors Aujourdhui, si josais, jembrasserais ce pain blanc qui va nous sauver.

Dans lautre boulangerie, la fournée est terminée. On massure que demain, à laube, nous en aurons une autre à chaque four.

Je sors tout heureux, quand le bombardement recommence avec fracas. Laccalmie naura pas été de longue durée !

Je décide de réquisitionner une auto, car, si nous avons des blessés, nous ne disposons plus daucun véhicule.

Place des Epars, jai la chance de mettre la main sur une vieille Berliet transportant deux affectés spéciaux qui se replient. Je mempresse de me rendre en voiture à lhôpital, où lon me confirme que, Dieu merci, on na pas signalé de nouveaux blessés.

Les troupes françaises qui se replient sont, entre-temps, arrivées à Chartres. Des camions sont parqués tout le long du boulevard Chasles, entre les deux chaussées. Des artilleurs ont installé leur batterie sous les arbres de la place du Marché aux Bestiaux, en face de lhôtel du Bœuf Couronné, qui nen finit pas de brûler.

Jinterpelle quelques hommes pour essayer daccéder jusquà létat-major des unités stationnées à Chartres. Mais je ne peux découvrir quun jeune sous-lieutenant qui ne sy retrouve plus dans la nuit noire et narrive pas à me donner dindications précises.

Je retourne sur la place où mes artilleurs ont sorti tables et bancs. Je massieds à côté de ces jeunes soldats et nous nous mettons à bavarder. Ce sont presque des pays , des gars du Languedoc et du Sud-Ouest. Je leur dis ma satisfaction de voir quon va défendre Chartres. Ils hochent la tête avec scepticisme. Et, tout de suite, ils me disent leur surprise de voir quon recule sans cesse, sans même attendre le contact avec lennemi. Il y a des choses quils narrivent pas à comprendre.

Ils ont bon moral, malgré cela, malgré nos défaites, malgré tout. Et je sens quil suffirait de peu pour les faire battre avec la rage au ventre, comme il le faudrait dans une lutte qui a un tel enjeu !

Lheure passe et ils me parlent maintenant de chez eux, de leur famille, de tout ce qui les attend après. Après ?

3 heures du matin.

Je vais me coucher, lennemi narrivera pas cette nuit.

16 juin. 7 heures.

Un violent orage sest abattu sur la ville cette nuit. La pluie, tombée en abondance, a éteint à peu près complètement lincendie du quartier de la Poste. Par contre, elle a provoqué un autre sinistre. Une inondation sest produite à lintérieur de la chapelle Sainte-Foy où se trouvent de nombreux réfugiés.

Je me rends sur les lieux. Dans la nef de la chapelle, une cinquantaine de lits de camp baignent dans leau. Plusieurs vieillards sont encore dans leur couche. Les autres réfugiés sont allés se mettre à labri dans la sacristie et les dépendances. Je distribue des vêtements et des couvertures et fais admettre deux des vieillards les plus impotents à lhospice Saint-Brice.

Avec M. Abdon-Boisson, lex-consul qui sest occupé de lhôtel du Grand Monarque, jexamine ce nouveau problème qui nous est posé pour lhébergement des réfugiés, et je décide sur-le-champ de faire ouvrir linstitution Guéry. Cest un vaste établissement scolaire, situé face à la Préfecture, que jai déjà utilisé comme centre denfants de la région parisienne. Il possède une nombreuse literie, que je peux sensiblement augmenter, et des cuisines pourvues de tout le matériel nécessaire. Nous pourrons regrouper ainsi un nombre important de réfugiés aux abords de la préfecture, ce qui facilitera la surveillance et le ravitaillement. En premier lieu, nous y admettrons les gens de la chapelle Sainte-Foy et ceux de la crypte de la cathédrale.

Je charge M. Boisson de mettre au point linstallation de Guéry, de faire transporter le matériel, de trouver des cuisinières, etc.

8 heures.

Il faut que je mette la main sur lofficier chargé de défendre Chartres. Après plusieurs démarches infructueuses dans la ville, on me signale la présence dun commandant à Luisant. Je my rends à bicyclette, car la Berliet réquisitionnée cette nuit refuse résolument de se remettre en marche.

A Luisant, on me déclare que cest le commandant de Torquat quil faut voir. Il vient darriver et a fixé son P.C. à Chartres, boulevard Chasles. Je retourne à Chartres.

Le commandant de Torquat, du 7e régiment de Dragons portés, est installé, avec ses officiers, dans une des maisons qui avoisinent le lycée de filles.

Accueil cordial, mêlé de surprise. Cest, depuis la frontière, le premier préfet quil rencontre. Nous parlons de la situation générale. Elle est tragique. Quant à la sienne propre, elle se résume ainsi : son matériel est fatigué et son unité aurait grand besoin dêtre reformée ; mais ses hommes sont magnifiques et feront leur devoir jusquau bout, quoi quil advienne.

Je le questionne sur lavance allemande dans notre secteur. Il attend justement un agent de liaison qui doit lui apporter des renseignements. Bientôt le motocycliste attendu arrive. Jassiste à son rapport. Les premières unités motorisées allemandes sont aux abords de Nogent-le-Roy, cest-à-dire à 27 kilomètres.

Je remercie le commandant de Torquat et je prends congé de lui après quil ma demandé de venir partager son déjeuner. Jaccepte volontiers.

9 h 30.

Retour à la Préfecture. Minet, le journaliste que jai chargé du ravitaillement, me signale que les boulangeries ne rendent pas. On na pas fait ce matin de seconde fournée. Nous sommes daccord pour penser que notre boulanger bénévole est sujet à caution. Je demande quon le surveille de près.

En attendant, je voudrais faire parvenir un message à Mécheri, le sous-préfet de Châteaudun, qui pourrait peut-être nous aider.

Rousselot, lautre journaliste, qui a sa voiture, soffre pour cette mission. Je rédige aussitôt un mot quil emportera. Je donne à Mécheri des nouvelles de notre situation et je lui réclame du pain avec insistance.

Avec la fournée de cette nuit, il nous en reste seulement 300 kilos.

Je vais, toujours à bicyclette, jusquaux boulangeries où je secoue sérieusement nos mitrons. Jai de plus en plus limpression que notre boulanger fait du mauvais travail et quau lieu dencourager les hommes que jai mis à sa disposition, il les détourne de leur devoir, leur offre à boire et cherche mille et un prétextes pour retarder la besogne. Beau parleur, avec cela : Ce quon a pu vous bourrer, mes pauvres agneaux ! Les Boches, cest des types comme les autres , lance-t-il à tout instant. Décidément, cet individu ne me plaît pas du tout. Seulement, voilà, il est le seul de tous ces gens à savoir faire du pain !

Je ladmoneste vertement, en lui rappelant que cest la vie de milliers de femmes, denfants et de vieillards qui se joue actuellement. Si son attitude ne se modifie pas promptement, je saurai sévir avec toute la brutalité que commandent les circonstances.

Je nai pas besoin de continuer. Il a compris. Et se tournant vers ses aides, il leur crie : Allez, les gars, assez rigolé, au biseness !

Dans lautre boulangerie, personne ! Notre fermière a disparu ; les hommes que je lui avais adjoints lont imitée. Le boulanger nest certainement pas étranger à ce départ.

Je ne mattarde pas à de vains regrets. On doit pouvoir tirer parti des militaires.

Je file au P.C. du boulevard Chasles pour demander si on naurait pas, parmi les hommes disponibles, un ou deux boulangers de métier à me confier. Le capitaine adjoint au commandant me procure immédiatement, pour la journée, deux hommes idoines, que je fais mettre au travail sans délai.

Vraiment, le spectre de la faim est difficile à écarter !

11 heures.

Je reviens à la Préfecture. Les préposés au ravitaillement sont au bureau de bienfaisance que nous avons décidé douvrir pour faciliter les répartitions. Il doit dès aujourdhui servir un repas à midi.

De nombreuses personnes se présentent à la porte de la Préfecture pour avoir des vivres, du lait condensé, du pain surtout.

Je fais moi-même les distributions. Profitant ensuite dun instant de répit, je vais menfermer dans mon cabinet pour travailler.

Mais bientôt des clameurs marrivent de lextérieur doù je distingue assez de choses désobligeantes pour que jaccoure aussitôt.

Devant la Préfecture, deux cents personnes environ sont massées, excitées par trois ou quatre énergumènes qui parlent de mettre le feu à la boîte et qui souhaitent de voir arriver vivement les Boches pour mettre de lordre dans cette pourriture . Mon apparition, en tenue, semble faire faiblir un peu les exaltations. Mais bientôt, la foule, manœuvrée par les meneurs, réclame violemment du pain sur lair des lampions.

Dès que je peux placer un mot, je mefforce de leur faire entendre raison : Je fais appel à votre patriotisme, leur dis-je en substance. Je vous demande davoir de la tenue et de la dignité à lapproche de lenvahisseur. Au surplus, je comprends votre détresse, mais vous êtes mal venus den rendre responsables les seuls qui soient restés pour la soulager.

Je sens que cela porte, mais jai affaire à quelques professionnels de lémeute qui sont venus exprès pour créer la bagarre. La cinquième colonne donne à plein.

Ils reviennent à la charge et demandent quon leur livre des vivres tout de suite.

Je refuse tout net en disant quà midi aurait lieu une distribution au bureau de bienfaisance. Seront servis par priorité les vieillards et les enfants, et, en tout dernier lieu, les gaillards qui ont encore la force de crier si haut.

Cette fois, je crois que jai gagné la partie. En effet, après quelques récriminations, la foule se disperse. Mais lincident est significatif.

Midi.

Voici Minet qui revient chercher le pain et les vivres pour le bureau de bienfaisance. Il faut se hâter car la foule commence à arriver.

Nous ne sommes que tous les deux. En prenant la poussette du courrier et en faisant trois ou quatre voyages, nous aurons rapidement fait lopération. Dautre part, la poussette étant complètement fermée, nous pourrons passer en ville sans attirer lattention sur son précieux contenu. Nous remplissons prestement notre carriole et dirigeons notre chargement sur le bureau de bienfaisance qui nest quà trois ou quatre cents mètres.

Place de la Cathédrale, attroupement, éclats de voix. Que se passe-t-il?

A lune des fenêtres du rez-de-chaussée de lécole publique, un homme sest installé qui harangue la foule. Il a une jambe de bois et fait grand état de sa situation de mutilé de guerre. Avec une violence de langage inouïe, il fait appel à lémeute, prêche le pillage pour protester, clame-t-il, contre ceux qui vous ont odieusement bourré le crâne. Il est temps, ajoute-t-il, que les Boches arrivent ! De nouveau, le grand mot est lâché. Hitler a envoyé de nombreux avocats, mais le plaidoyer est toujours le même !

Je mapproche et interpelle l orateur pour essayer de le faire taire. Malheureusement, ma tenue je suis en manches de chemise nest pas faite pour en imposer et je ne réussis quà déchaîner, de sa part et de celle de plusieurs de ses acolytes, une bordée dinjures à mon adresse. Je bats en retraite en adjurant les auditeurs de ne pas suivre les mauvais bergers.

Je reviendrai à la charge.

Minet, pendant ce temps, est arrivé à destination et a déchargé le pain et les victuailles. Il a trouvé de laide et repart chercher un nouveau chargement.

Les locaux du bureau de bienfaisance se prêtent admirablement à des distributions de vivres, et M. Besnard a déjà mis en place un service dordre pour faire respecter le sens unique et pour éviter autant que possible les incidents.

Avec le bœuf que Vidon a fait abattre et les monceaux de légumes quelles ont épluchés ce matin, les sœurs de Saint-Paul ont préparé un énorme pot-au-feu. Jai fait apporter de la Préfecture deux mille boîtes de pâté, autant de portions de crème de gruyère et plusieurs caisses de lait condensé. Les corbeilles de pain sont prêtes. On peut enfin commencer la distribution : cest la meilleure réponse à la cinquième colonne.

12 h 45.

Pendant que la distribution se poursuit sans à-coup, je me hâte vers le P.C. du commandant. Ambiance unique de jeunes officiers qui tous ont fait leurs preuves au feu et que les nouvelles, de plus en plus mauvaises, narrivent pas à abattre.

Ici, du moins, les élites nont pas failli.

A la fin du repas, le commandant de Torquat prononce quelques mots pour me féliciter de ce quil appelle, trop élogieusement, mon courage civique , et termine en se déclarant fier de me nommer, en présence de ses officiers qui savent toute la valeur quil attache à ce titre, Dragon dhonneur du 7e R.D.P.2

Ce nest pas sans émotion que je le remercie.

Jai fait part au commandant de mes inquiétudes au sujet des agissements de la cinquième colonne et de mon désir de faire un exemple. Donnez-moi quelques hommes, lui ai-je dit, pour procéder au moins à larrestation de lagent provocateur de lécole de la cathédrale.

Huit hommes et un jeune aspirant mattendent maintenant devant le P.C. pour cette opération. Cest beaucoup plus quil nen faut, mais ce sera une excellente manifestation de force.

Nous nous dirigeons vers la cathédrale. On ne sentend plus tant sont nombreux les avions qui font du rase-mottes au-dessus de nos têtes. Ils piquent à tour de rôle et, à quarante ou cinquante mètres, lâchent leur rafale de balles. Sur la place des Epars, cest un véritable carrousel. Ils se succèdent à un rythme effroyable. Des femmes, des enfants fuient en hurlant. Tout autour de la place, des soldats font du plat ventre au pied des maisons.

Nous poursuivons notre route en longeant les murs et bientôt nous arrivons aux abords de lécole. Je pénètre seul et procède, malgré ses protestations et celles de plusieurs individus à mine patibulaire qui lentourent, à larrestation de lhomme à la jambe de bois. Il nest nullement mutilé de guerre et son amputation est due à un accident du travail. Il porte sur lui un carnet bourré dindications suspectes et dadresses quil sera intéressant de dépouiller.

Alors que je le livre à mes hommes, une femme, occupée à ranger de la vaisselle, essaie de mattendrir en me suppliant au nom de ses cinq enfants de ne pas lui arracher son mari. Pressée de questions, elle avoue bien vite quelle na pas denfants et quelle nest pas la femme de notre prisonnier. Celui-ci, ajoute-t-elle, a été envoyé spécialement ici (par qui ? Elle lignore ou feint de lignorer) pour créer du désordre et ils ont décidé, en arrivant, douvrir un centre daccueil pour exercer plus dinfluence sur les réfugiés. Je décide de larrêter à son tour.

Après avoir fait au commandant un rapport écrit, je lui remets ces deux individus pour quils soient livrés à la justice militaire.

Lexemple fut, je crois, fort salutaire, car laprès-midi et la soirée se déroulèrent sans quun seul incident vînt troubler la ville.

Nous nous séparons, le commandant et moi, sur une forte poignée de mains. Nous ne devions plus nous revoir. (Le commandant de Torquat a été tué, à quelques kilomètres de Chartres, à la tête de son unité)3.

15 heures.

Un groupe de six ou sept fonctionnaires des P.T.T. de Paris, sous la conduite dun receveur, se présente à la Préfecture. Ils ont dû abandonner la voiture qui les transportait et viennent prendre des instructions.

Je leur dis tout de suite quil ny a aucun espoir pour eux de continuer leur route, quils sinstallent à la Préfecture. Je les occuperai.

Dès quils se seront reposés, ils commenceront à nettoyer les bureaux où mes employés ont séjourné pendant trois jours et trois nuits et qui sont dans le plus grand désordre.

.........................

Japprends que les boulangeries ont fait enfin de bonnes fournées et quun stock assez important a pu être constitué. Le nombre des réfugiés ayant considérablement diminué, je crois maintenant que nous sommes sauvés !

Cest heureux, car aucun secours ne peut nous arriver de lextérieur. M. Rousselot, qui revient de Châteaudun, où il a crânement rempli sa mission, me fait son compte rendu :

Les bombardements ont été très violents. Il y a des morts et des blessés. Léglise de la Madeleine, le Tribunal, la Sous-Préfecture sont en feu. Lhôpital a également été atteint. Les habitants qui restent et les réfugiés ont les pires difficultés à se ravitailler. Le pain manque et le sous-préfet ne peut, malheureusement, rien faire pour nous.

Ces nouvelles mattristent, mais je suis heureux dapprendre que Mécheri, malgré lordre de repli durgence donné lavant-veille par le gouvernement à la radio, et valable pour tous les affectés spéciaux, est resté, comme je le pensais, à son poste, dirigeant vaillamment les secours.

15 h 30.

Un poilu de la deuxième réserve qui se replie sur son dépôt, et à qui je procure une bicyclette (jai un véritable stock de vélos à la Préfecture), maide à dépanner une des nombreuses autos abandonnées dans les rues de Chartres. Cest un gros cabriolet Renault qui pourra mêtre fort utile.

16 heures.

Je reviens en ville. Place des Epars, les avions continuent leurs mitraillades. Cest maintenant le défilé des tanks qui nous vaut cela.

Deux jeunes des chars qui attendent quon les ait dépannés, sont venus bavarder avec moi, au milieu de la place, au pied de la statue : vingt et un et vingt-trois ans. Des Parisiens. Gonflés à bloc. Je pense que Marceau avait cette flamme qui brille dans leurs yeux. Je leur demande leurs impressions : Que voulez-vous ? On nous fait reculer sans cesse. Depuis quinze jours, nous ne faisons que cela. Et pourtant ! Chaque fois que nous avons contre-attaqué, ça a été dur, mais les Boches ont foutu le camp.

Alors ?

Alors, quand on nous demandera de nous battre une bonne fois, nous tiendrons.

Et le matériel ?

Nous en avons peu, certes, mais il est excellent. Ce que nous craignons le plus, ce sont les canons antichars que les Boches nous ont pris.

Ils me quittent pour aller rejoindre leurs camarades. Vous en faites pas, monsieur le Préfet, me disent-ils, en guise dadieu, ils ne nous possèdent pas encore.

17 heures.

Je rentre à la Préfecture. Une des employées des Postes a avec elle sa fille qui est infirmière. Cest providentiel. Je vais lemmener faire une tournée dans les centres daccueil pour quelle puisse ensuite les visiter régulièrement et apporter ses soins aux malheureux qui sy trouvent.

Je prends la Renault dépannée. Tournée rapide. Malgré toutes leurs misères, les réfugiés et les Chartrains sont, dans lensemble, dans un état sanitaire satisfaisant. Des cas particuliers retiennent cependant notre attention. On nous signale notamment quun certain nombre de personnes, surtout des vieillards, nont pas quitté les caves depuis jeudi (13 juin).

Je réunis quelques personnes de bonne volonté et nous faisons de la prospection dabris dans le quartier de la Cathédrale, des Halles, du Marché aux Fleurs. Nous ramenons à la surface plusieurs familles que nous nous efforçons de rassurer. Je demande aux gens de Chartres de rentrer chez eux et de coucher tranquillement dans leur lit. Je fais conduire les réfugiés dans les centres.

Place du Marché aux Fleurs, dans une maison qui comporte trois étages de caves superposées, nous remontons, de quinze mètres sous terre, une vieille femme à peu près complètement paralysée. Elle est là depuis cinq jours !

Je la charge sur ma voiture pour la conduire à lhospice car son état minspire des inquiétudes.

Boulevard de la Courtille, je reste en panne devant un groupe de chars. Un maréchal de logis survient qui minterpelle : Quest-ce que vous venez faire en avant de nos positions, avec les Boches qui rappliquent ?

Je suis tête nue, avec mon imperméable qui cache mon uniforme, et bien que je déclare que je suis le préfet et que jessaie de transporter cette infirme à lhôpital, il ne me croit pas. Le préfet ? Non, mais des fois ! La cinquième colonne, plutôt. Je vais appeler le commandant !

Survient le commandant qui me demande mes papiers. Quand il a vu ma carte du ministère de lIntérieur, il sexcuse et se présente : Commandant Hugo dHerleville. Nous avons si peu lhabitude, ajoute-t-il, de voir des représentants du pouvoir civil demeurés dans nos lignes que nous nous méfions. Et aussitôt il met à ma disposition un mécano qui me dépanne.

Enfin je peux déposer mon infirme à lhospice.

19 heures.

Je rentre me coucher pour quelques heures.

Mes hôtes ont décidé de passer la nuit dans la cave. Mais linfirmière veut bien méveiller à 22 h 30. Jai, en effet, promis aux jeunes officiers du commandant de Torquat daller leur dire bonsoir aux avant-postes, en fin de soirée.

23 h 30.

Je suis à la Porte Guillaume, derrière les chars, avec un jeune lieutenant du 7e R.D.P.

La canonnade qui a roulé à mes oreilles toute la journée semble faiblir. Les Allemands auraient-ils diminué leur pression ? Bientôt nous recevons des nouvelles. Cest, hélas ! lordre de repli des troupes françaises.

Minuit.

Tout le monde est embarqué. Je rentre chez moi, solitaire.

17 juin. 3 heures du matin.

Un bruit continu de camions avec, par intervalle, le roulement caractéristique des chenilles des chars dassaut, viennent me tirer de mon sommeil.

Le bruit persistant, je descends dans le jardin doù lon domine le boulevard Sainte-Foy. Dans la nuit, les véhicules lourds et les tanks défilent sans arrêt, venant du nord.

Le cortège se prolonge indéfiniment : amis ou ennemis ?

Je sors et jessaie de percevoir dans le brouhaha un cri, un commandement qui méclaire. Mais rien.

Alors, pour faire cesser ce doute affreux, je crie à ces soldats dont je ne distingue dans lobscurité que la silhouette imprécise : Français ou Allemands ? Français ! me répondent plusieurs voix. Que faites-vous ? ajoutai-je. On fout le camp

Je reste là dans le noir, tant que dure le défilé. Cest ensuite le passage pénible, poignant de linfanterie. Ils avancent par groupes, par files, exténués, sans un mot.

Puis les groupes sespacent. Suivent, traînant la jambe, des isolés. Encore un petit groupe qui sarrête près de moi, pour reprendre son souffle. Ils sont las, physiquement et moralement. Que voulez-vous, dit lun deux, qui semble traduire la pensée de tous ses camarades, on nous fait crever à reculer, reculer sans cesse. Nous nous sommes battus et nous étions capables de nous battre encore, nous aussi. Mais on nous épuise dans ces marches forcées, sans ordre, sans but et souvent sans chefs

Ah ! si on avait fait une contre-offensive sérieuse, tous les gars auraient fait leur devoir, jusquau bout Mais, maintenant, il est bien tard et je crois bien que tout est foutu On est crevé !

Jessaie de leur remonter le moral, de leur dire quils se referont derrière la Loire et quon tiendra Puissiez-vous dire vrai , me répondent-ils.

Ce sont les derniers soldats français libres que je devais voir avant de longs mois.

6 heures.

Je suis réveillé par les postiers qui mannoncent que Mgr Lejards et M. Besnard, que jai priés de venir, sont là. Je passe en hâte mon uniforme pour les rejoindre.

Les Allemands pénètrent rarement de nuit dans les villes, mais maintenant ils ne doivent pas tarder à arriver. Rien, désormais, ne les en empêche, sinon quelques Sénégalais qui, dit-on, se sont magnifiquement battus et leur ont fait payer fort cher leur avance.

Nous décidons dattendre les Allemands dans la cour de la Préfecture. Mgr Lejards à ma droite, Besnard à ma gauche, nous échangeons de tristes réflexions sur les événements. Nous sommes face au drapeau qui flotte toujours au-dessus de la grille dentrée. Nous nous surprenons à le regarder intensément, comme si nous voulions en emplir, en rassasier nos yeux pour longtemps

Soudain des moteurs pétaradent. Ce sont les premiers motocyclistes qui passent, non sans regarder avec surprise ces trois personnages, impassibles sous les couleurs françaises.

Il est 7 heures.

Ce sont ensuite des autos-mitrailleuses. Elles ralentissent lallure devant le spectacle que nous leur offrons, mais ne sarrêtent pas.

Bientôt, une grosse voiture vient stopper devant nous doù sortent prestement plusieurs officiers. Saluts militaires.

Le plus âgé, qui est assurément le chef, sapproche et, en français, demande qui nous sommes.

Je déclare que je suis le préfet et que jai à mes côtés le représentant de lévêque et le maire de Chartres.

Jajoute : La fortune des armes vous amène en vainqueurs dans notre ville. Nous nous inclinons devant la loi de la guerre, et je puis vous affirmer que lordre ne sera point troublé si, de votre côté, vous nous donnez lassurance que vos troupes respecteront la population civile et spécialement les femmes et les enfants.

Sur quoi lofficier me répond : Vous pouvez être sûr que les soldats allemands respecteront la population. Je vous considère, monsieur le Préfet, comme responsable de lordre et je vous prie de demeurer ici. Dites à tous vos administrés que la guerre est finie pour eux.

Ils repartent aussitôt. Mgr Lejards et M. Besnard restent à mes côtés pour arrêter les dernières consignes à la population, en conformité avec mes engagements.

Nous entendons rouler maintenant sans arrêt les blindés ennemis qui doivent occuper la ville et poursuivre leur avance. La petite rue Colin-dHerleville4 que nous avons sous nos yeux est en dehors des grands itinéraires et nous ne verrons plus que quelques autos isolées et bientôt des officiers et des soldats à pied.

Cest ainsi que nous voyons un officier allemand et un civil qui avancent bras-dessus, bras-dessous, dans notre direction.

Il me semble reconnaître le civil. Je ne me trompe pas : cest notre boulanger ! Je navais pas tort de me méfier

Maintenant il nous nargue et nous présente son compagnon : Cest un copain, un chic type. Il voudrait visiter la cathédrale. Il est très amateur, vous savez

Lofficier, monocle à lœil, ricane.

Nous demeurons muets. Je sens que, sans nous être concertés, aucun de nous ne répondra à ce vil espion.

LAllemand a compris et, au bout dun moment, cest lui qui demande en français à Mgr Lejards la permission de visiter la cathédrale.

Il accorde lautorisation et déclare que, dailleurs, la cathédrale est toujours ouverte au culte.

La réponse est correcte, mais, dans les yeux du prélat, je lis toute lhumiliation du chrétien et du Français.

La matinée se passe sans incident sérieux. Je reste à la Préfecture et jassiste à lenlèvement de mes deux autos, la vieille Berliet et la Renault, par le service de la récupération dont le premier travail est de dépanner ou de remorquer jusquaux camions-ateliers tous les véhicules utilisables.

Je fais remarquer quil ne sagit point de matériel de guerre et je proteste contre cette prise de possession arbitraire. Mes observations sont vaines.

10 h 30.

Je profite de la tranquillité relative qui mest laissée pour visiter les bureaux qui sont à présent impeccables. Jy installe les employés des Postes qui assurent également le service de lentrée.

Jai demandé à la mairie den faire autant avec tout le personnel bénévole quelle aura pu grouper.

Nos réfugiés sont maintenant convenablement hébergés et, de même que les Chartrains, assurés dêtre ravitaillés. Les services publics indispensables peuvent fonctionner.

Lenvahisseur a ainsi devant lui une organisation sociale avec laquelle il doit compter. Cela aura, en tout cas, lavantage de nous épargner les centaines daffiches de propagande dont furent gratifiées certaines villes : Populations abandonnées, faites confiance au soldat allemand !

Ce nest que quelques jours après, et pour spéculer sur labandon dans lequel nous laissait le gouvernement, que quelques-unes de ces affiches firent leur apparition sur les murs de la ville.

14 h 30.

Tournée en ville en civil. Les camions continuent à affluer et se rangent méthodiquement sur les emplacements disponibles. Il y en a boulevard Sainte-Foy, boulevard Chasles, boulevard de la Courtille, sur les bords de lEure, place Drouvaire, sur la promenade des Charbonniers. Grande concentration aussi sur le terre-plein de la place des Epars. Motos et voitures légères croisent et dépassent à tout instant les convois lourds.

Des équipes de téléphonistes déroulent des kilomètres de fils quils accrochent aux maisons, aux arbres, aux réverbères

Après les tanks, il est passé, paraît-il, beaucoup dartillerie. Maintenant ce sont les fantassins qui défilent, larme à la bretelle, tête nue, le casque à la ceinture.

Dans le ciel, quelques avions patrouillent.

Les civils sont rares et hâtent le pas. Je rencontre cependant quelques personnes amies. Nous échangeons les nouvelles que nous avons : Ce matin, à leur arrivée, les Allemands ont crié à tous les civils quils ont rencontrés : La guerre est finie pour vous ! Cest la consigne. Je lai dailleurs reçue moi-même.

Ils répandent maintenant la nouvelle de la capitulation de larmée française, de la fuite de Reynaud et de Mandel en Angleterre. Lorsquils peuvent approcher un groupe de Français, ils leur font écouter, en allemand, la radio de bord de leur voiture et traduisent ensuite à leur façon. Privés de T.S.F., personne na le moyen de contrôler leurs dires.

Mais ce que les Allemands ne disent pas, ce sont les atrocités quils ont déjà commises dans le département.

Japprends dun homme sûr qui arrive à bicyclette du nord du département, quà Luray, une femme de quatre-vingt-trois ans a été fusillée ce matin pour avoir protesté contre loccupation de sa maison.

Jaurai, par la suite, loccasion de vérifier officiellement ce forfait qui a été plus ignoble que je ne pensais. La victime en est Mme veuve Bourgeois, née Paucher, originaire de Luray, où elle était domiciliée.

A laube du 17 juin 1940, les Allemands pénètrent par effraction dans sa maison. Mme Bourgeois survient et proteste vigoureusement contre cette violation de domicile. Sur ordre de leur chef, les soldats allemands semparent delle et lentraînent dans un jardin. Elle est attachée à un arbre et fusillée sous les yeux et malgré les supplications de sa fille.

Mais là ne sarrête pas la monstruosité de ces nouveaux barbares. Il faut aux nazis des raffinements : les Allemands interdisent à la fille de Mme Bourgeois de faire enlever le corps de sa mère qui devra rester vingt-quatre heures à larbre où elle a été suppliciée. Bien plus, ils obligent la fille à creuser elle-même la tombe de sa mère avec, tout le temps que durera cette douloureuse besogne, son cadavre sous les yeux.

Ainsi, à lheure même où un officier supérieur allemand me donnait lassurance que larmée allemande respecterait la population civile du département, des membres de cette armée allemande commettaient contre une femme de quatre-vingt-trois ans ce crime odieux !

16 heures.

Je vais à la mairie, où je trouve Besnard et Vidon. Ce dernier a déjà pris contact avec les Allemands pour essayer de faire redonner leau à la ville. Daccord avec M. Besnard, je demande à Vidon, étant données les difficultés considérables auxquelles nous aurons à nous heurter, et pour renforcer son autorité vis-à-vis de loccupant, de prendre officiellement le titre de maire de Chartres.

16 h 30.

Je rentre à la Préfecture par la vieille ville. On sétait habitué au silence de ces petites rues où tout était clos. On pensait quelles avaient perdu la vie. Et voilà quen passant, tout à coup, dans lentrebâillement dune porte de bistrot, on entend des voix gutturales, un rire de femme, un bouchon qui saute.

(Je me hâte décrire que de quelques actes de veulerie individuelle il faut se garder dinférer la moindre défaillance collective. Il est de mon devoir de dire ici que la population de Chartres et de lEure-et-Loir, dans son immense majorité, a été, au contraire, dès le début, dune dignité qui, dans de nombreux cas, a atteint le courage, voire lhéroïsme.)

Je constate que le pillage a considérablement augmenté. Il est vrai que les pillards ont reçu un sérieux renfort. Sur mon trajet, plusieurs magasins qui, hier encore, étaient intacts, sont complètement dévalisés. Place du Marché aux Fleurs, je vois un soldat allemand sortir à quatre pattes dune bijouterie. Ailleurs, cest par autos entières, quand ce nest pas par camions, quofficiers et soldats enlèvent les tissus, les conserves, les bouteilles

A la Préfecture, mes collaborateurs me confirment quil en est de même dans tous les quartiers. Dans beaucoup de cas, dailleurs, au lieu dopérer eux-mêmes, les Allemands utilisent les civils quils ont surpris en train de piller. Au lieu de les punir, ils les prennent sous leur protection, les amènent à pied-dœuvre devant les boutiques qui les intéressent et leur font briser les devantures. Lorsque les voies sont ouvertes, ils entrent à la suite des civils.

(Cest un exemple caractéristique de lhypocrisie nazie. Combien de fois, par la suite, ai-je entendu des officiers allemands dire, au sujet de ces vols manifestes contre lesquels je protestais : Le soldat allemand nest pas un pillard ; il ne commet jamais une effraction ; mais on ne peut lui demander de ne pas profiter des biens abandonnés qui soffrent à portée de la main. )

18 heures.

Je massieds pour partager le repas de mes postiers qui ont décidé de dîner de bonne heure, car ils ont hâte daller senfermer solidement pour la nuit.

A peine ai-je goûté au potage que lemployé qui assure la permanence de lentrée accourt pour me dire que deux officiers allemands me demandent durgence.

Quon les fasse patienter un instant, le temps que jaille revêtir mon uniforme. Je veux, en effet, rester, vis-à-vis de lennemi, sur le plan strict des relations officielles.

Je les reçois dans mon cabinet. Celui qui prend la parole, dans le français le plus pur et presque sans accent, est un jeune officier denviron trente ans. Blond, mince, il est plutôt petit avec, dans le faciès, un mélange inquiétant de morgue et dobséquiosité.

Il porte, comme son camarade, luniforme de la Wehrmacht.

(Je me suis posé, par la suite, la question de savoir si ces hommes, et en particulier ce jeune officier, avaient sur leur uniforme les trois lettres caractéristiques de la Gestapo sur lépaulette. Je ne saurais le dire. Je nétais pas encore, à ce moment, familiarisé avec les grades et spécialités de larmée et de lorganisation nazies.)

Le général, me dit-il, sur un ton déférent, désire vous voir, monsieur le Préfet, pour une communication importante, et ma demandé de venir vous chercher.

Cest bien, répondis-je, je vous suis.

Nous montons dans une voiture qui stationne devant la Préfecture et qui démarre aussitôt. Place des Epars, les officiers me prient de descendre et dattendre devant lhôtel de France, qui est occupé depuis le matin. Ils vont, me disent-ils, annoncer mon arrivée au général. Un quart dheure se passe, vingt minutes. Pour tromper lattente, je me dispose à faire quelques pas sur le trottoir, quand un soldat, que je navais pas remarqué et qui est chargé, apparemment, de veiller sur moi, croise son fusil et minterdit de bouger. Je ninsiste pas.

Le jeune officier revient dailleurs quelques instants après. Il est seul et me demande davancer à pied avec lui.

Au milieu de la place, dans le bruit des moteurs et le va-et-vient des militaires de tous grades, il sarrête et commence à me donner des précisions sur ce que le général attend de moi. Avec une indignation factice, il fait état de prétendues atrocités commises par nos soldats en se retirant : Des femmes et des enfants, des Français, précise-t-il, ont été massacrés après avoir été violés. Ce sont vos troupes noires qui ont commis ces crimes dont la France portera la honte. Comme ces faits sont prouvés de façon irréfutable, il convenait quun document fût dressé qui établît les responsabilités. Cest dans ces conditions que les services de larmée allemande ont rédigé un protocole qui doit être signé par notre général, au nom de larmée allemande, et par vous comme préfet du département.

Je manifeste ma stupéfaction et je proteste contre les accusations portées contre larmée française, et notamment contre les troupes noires : Nos tirailleurs, ajouté-je, combattent, certes, avec une énergie farouche sur le champ de bataille, mais ils sont incapables de commettre une mauvaise action contre des populations civiles et moins encore les crimes dont vous les accusez.

Je sens que nous allons nous heurter durement.

Je regrette, me dit-il dun ton sec, mais nous sommes absolument certains de ces faits. En tout cas, suivez-moi chez le général.

Jobéis.

Nous arrivons à lentrée de la rue du Docteur-Maunoury. On me fait pénétrer dans une vaste et belle maison, un peu en retrait de la rue. Dès que nous franchissons le seuil, deux soldats se précipitent sur leur fusil, mettent baïonnette au canon et mexaminent de la tête aux pieds. Décidément mon arrivée est annoncée. Lofficier me laisse entre les mains de ces deux hommes et pénètre dans la première pièce à droite. Il ressort aussitôt et minvite à entrer à mon tour. Je suis maintenant en présence de trois officiers dont deux sont ceux-là mêmes qui sont venus me chercher à la Préfecture. Le troisième est derrière une table sur laquelle se trouvent des serviettes en cuir et un certain nombre de papiers.

Dune façon beaucoup plus brutale, celui qui ma conduit ici, et qui semble chargé de mener toute laffaire, me signifie à nouveau ce quon attend de moi : Voici le protocole que vous devez signer. Et lhomme qui est assis à la table, sans se lever, me tend une feuille dactylographiée.

Pensez-vous vraiment, leur dis-je en refusant de prendre le papier, quun Français, et, qui plus est, un haut fonctionnaire français, qui a la mission de représenter son pays devant lennemi, puisse accepter de signer une pareille infamie ?

La réaction est immédiate. Le meneur de jeu nazi se précipite sur moi et, rouge de colère, me menace du poing : Nous naccepterons pas, me crie-t-il, que vous vous moquiez de larmée de la Grande Allemagne ! Vous allez signer, mentendez-vous, vous allez signer ! Il ma pris maintenant par le revers de ma vareuse et me secoue furieusement. Je ne me défends pas.

Ce nest pas, croyez-moi, répliqué-je, en me brutalisant que vous obtiendrez davantage que je commette une indignité.

Alors, avec une force peu commune chez un petit bonhomme de cette espèce, il me projette violemment contre la table. Je titube un peu pour rétablir mon équilibre, ce qui déchaîne les rires des trois nazis.

Celui qui était assis tout à lheure sest maintenant levé et essaie dans un mauvais français, mais sur un ton plus calme, de me convaincre de lobligation dans laquelle je suis de signer le protocole .

Le nazi. Nous avons toutes les preuves que ce sont vos soldats qui ont commis ces atrocités.

Moi. Je veux bien que vous mindiquiez ces preuves.

Le nazi, prenant la feuille quil ma tendue tout à lheure. Aux termes du protocole, des effectifs français et notamment des soldats noirs ont emprunté, dans leur retraite, une voie de chemin de fer près de laquelle ont été trouvés, à 12 kilomètres environ de Chartres, les corps mutilés et violés de plusieurs femmes et enfants.

Moi. Quelles preuves avez-vous que les tirailleurs sénégalais sont passés exactement à lendroit où vous avez découvert les cadavres ?

Le nazi. On a retrouvé du matériel abandonné par eux.

Moi. Je veux bien le croire. Mais en admettant que des troupes noires soient passées par là, comment arrivez-vous à prouver leur culpabilité ?

Le nazi. Aucun doute à ce sujet. Les victimes ont été examinées par des spécialistes allemands. Les violences quelles ont subies offrent toutes les caractéristiques des crimes commis par des nègres.

Malgré lobjet tragique de cette discussion, je ne peux mempêcher de sourire : Les caractéristiques des crimes commis par des nègres. Cest tout ce quils ont trouvé comme preuves !

Mon sourire les met en rage et mon interlocuteur minjurie furieusement en allemand. Alors, le jeune nazi dit quelques mots à voix basse au troisième officier qui est resté immobile et silencieux.

Ce dernier sort son revolver et, se plaçant derrière moi, appuie le canon de son arme dans mon dos.

Il me pousse ensuite brutalement vers la table où, dun geste autoritaire, une plume mest tendue pour que je signe.

Signez, me dit lofficier blond, ou vous saurez ce quil en coûte de narguer des officiers allemands.

Comme je ne me résous pas à me pencher pour prendre la plume, je reçois entre les omoplates un coup qui me fait chanceler. Cest lofficier qui se trouve derrière moi qui ma frappé violemment avec le canon de son arme.

Je proteste contre ces odieux traitements : On ma amené ici pour voir le général. Où est le général ? Cest avec lui que je veux traiter.

Mon appel au général est accueilli par des rires bruyants accompagnés de plaisanteries en allemand que je narrive pas à saisir.

Il nest plus question du général, me dit enfin le jeune officier blond, mais nous allons vous conduire à un autre officier , et il appelle un des factionnaires de lentrée auquel il donne un ordre. Le soldat me saisit par lépaule et me pousse, plutôt quil ne me dirige, vers une autre pièce de la maison. Comme, à son gré, je ne franchis pas assez vite le seuil de cette pièce, il massène un tel coup de crosse dans les reins que, cette fois, je maffale sur le plancher. Avant que jaie eu le temps de me relever, des coups de botte pleuvent sur moi. Cest lofficier à qui lon ma conduit qui vient de me frapper ainsi.

Je me demande si jaurai la force de me remettre sur pied.

Devant moi, jai maintenant lofficier blond qui nous a suivis, lofficier qui ma reçu à coups de botte, et le soldat, baïonnette au canon.

Le petit officier blond, que jappelle désormais mon bourreau nº 1, fait un geste au soldat qui pointe sa baïonnette sur ma poitrine en criant en allemand : Debout !

Dans un sursaut douloureux, je me redresse. Jai terriblement mal. Je sens que mes jambes me portent difficilement. Instinctivement je mapproche dune chaise pour masseoir. Le soldat la retire brutalement et me lance sa crosse sur les pieds. Je ne peux mempêcher de hurler :

Quand ces procédés infâmes vont-ils cesser ? dis-je après avoir repris quelque peu mes esprits.

Pas avant, déclare mon bourreau nº 1, que vous nayez signé le protocole. Et, à nouveau, il me tend le papier.

Moi. Je ne comprends pas que vous vous acharniez ainsi et surtout que vous vous abaissiez à de pareilles méthodes. Jai été soldat, moi aussi, pendant la grande guerre, et javais appris à respecter le soldat allemand. Mais la besogne que vous faites en ce moment déshonore votre uniforme.

A ces mots, les deux officiers bondissent sur moi en me criant quils ne se laisseront pas injurier.

Lun deux, celui qui ma frappé lorsque jétais à terre, un grand brun au corps dathlète et à la face de brute, ma saisi à la gorge et me serre à métouffer. Sur lintervention de mon bourreau nº 1, il me lâche enfin.

Pendant que je retrouve péniblement mon souffle, continuent à fuser, à mon adresse, en français et en allemand, de grossières injures.

Ils me traînent maintenant jusquà une table où a été placé le protocole .

Moi. Non, je ne signerai pas. Vous savez bien que je ne peux pas apposer ma signature au bas dun texte qui déshonore larmée française.

Mon bourreau nº 1. Mais il ny a plus darmée française. Elle est vaincue, lamentablement vaincue. La France sest écroulée. Son gouvernement a fui. Vous nêtes plus rien. Tout est fini.

Moi. Soit, mais il y a une chose qui, pour larmée française, même vaincue, comptera toujours : cest son honneur, et ce nest pas moi qui contribuerai à lentacher Dautre part, si, comme vous le dites, je ne représente plus rien, pourquoi tenez-vous tant à ce que je signe votre protocole ?

LAllemand. Uniquement parce quil est conforme à la vérité et pour établir les responsabilités.

Moi. Mais si vous avez des preuves de ce que vous avancez, personne ne pourra accuser larmée allemande et ce nest pas une signature arrachée à un ennemi qui conférera à votre récit un surcroît dauthenticité.

LAllemand. Vous nêtes quun raisonneur de Français.

Je sens mes forces me lâcher. Plusieurs fois jai failli maffaisser et chaque fois le soldat ma frappé de son fusil sur les chevilles et le bout des pieds.

Cest lautre officier qui maintenant me reprend.

Il maccuse davoir été partisan de cette guerre injuste contre lAllemagne, davoir fait apposer des affiches incitant la population à la résistance.

Jai fait mon devoir, dis-je, vous étiez lennemi.

Il me reproche aussi avec emportement dêtre resté à Chartres pour provoquer les Allemands.

Je suis resté parce quil était également de mon devoir de ne pas abandonner mes administrés. Dailleurs, jen avais reçu lordre de mon chef, le ministre de lIntérieur.

Cest alors mon bourreau nº 1 qui intervient, dans un état de surexcitation considérable : Ah ! vous osez parler de votre chef ! Vous osez parler du juif Mandel ! De cet immonde juif qui a voulu déchaîner la guerre contre lAllemagne ! De ce pourceau de juif vendu aux Anglais ! Avouez, avouez que vous étiez à la solde de ce sale juif

Je rectifie : Pas à la solde, sous les ordres

Et il poursuit avec fureur : Vous êtes un pays dégénéré, un pays de juifs et de nègres

Ils se relaient ainsi constamment pour mépuiser de plus en plus et marracher ma signature.

A un moment, le grand officier brun, mon bourreau nº 2, qui a un fox-terrier à ses côtés, se précipite sur moi, au cours de la discussion, et me frappe sauvagement avec la laisse de son chien. Pas un instant ils ne mont permis de masseoir. Je me demande combien de temps je pourrai tenir

Nous reparlons de preuves . Je ne cesse de dire que leurs preuves ne sont pour moi que des affirmations et ne peuvent me convaincre.

Mon bourreau nº 1 déclare alors : Ah ! vous voulez vraiment des preuves ! Eh bien, suivez-moi.

Nous quittons la maison. Dehors, il fait encore grand jour. Le temps ma pourtant paru bien long !

Une auto est là qui nous attend. Les deux officiers montent devant avec le chien. On me fait asseoir derrière, à côté du soldat. Nous roulons maintenant dans la campagne. Route de Châteaudun dabord, puis, après avoir obliqué à gauche, route de Saint-Georges-sur-Eure. Pas un civil : les fermes, les champs, tout est désert. Où mes bourreaux me conduisent-ils ? Et quelle lugubre opération complotent-ils ? Je devrais être très inquiet et, pourtant, je me sens presque heureux de pouvoir encore, après les scènes épuisantes de tout à lheure, respirer lair des champs et dêtre enfin assis ! Les soubresauts de lauto, qui file à bonne allure, réveillent à tout instant mes douleurs. Mais je suis assis Je naurais jamais cru que de sasseoir, quand on est si las, provoquerait un tel bien-être.

Nous laissons le village de Saint-Georges à notre gauche et nous nous dirigeons vers le hameau de la Taye. Bientôt, japerçois une voie de chemin de fer. Cest bien ce que je pensais. On memmène sur les lieux du crime. A moins de cinquante mètres de la voie, la voiture tourne à droite comme pour aller à la petite station de la Taye, et sarrête devant un vaste immeuble, mi-ferme, mi-café ; cest le seul bâtiment existant aux abords de la gare.

Nous descendons. Le fox va flairer le corps dun chien qui gît le long du mur, avec une balle dans la tête.

Mon bourreau nº 1 va directement vers une porte et, sortant de sa poche une clé, nous ouvre le passage. Nous accédons à une banale cour de ferme, encombrée dinstruments agricoles et dobjets ménagers.

Lofficier sapproche dun hangar, à main droite, au fond de la cour, et louvre à deux battants : Voici, me dit-il, en se tournant vers moi, voici nos preuves.

Et dun geste de la main, il montre, alignés côte à côte, neuf pauvres cadavres, tuméfiés, défigurés, informes, dont les vêtements déchirés et maculés permettent à peine de distinguer les sexes. Il y a plusieurs corps denfants. Chez deux ou trois des victimes, la convulsion des membres indique une agonie douloureuse.

Dans ce silence de mort, cest une bien triste vision. Mais, jen ai tant vu, hélas ! depuis un mois des paysans tués à côté de leurs chevaux, des réfugiés carbonisés dans leur voiture, des femmes massacrées avec leurs enfants dans les bras Jen ai tant vu que je nai pas grandpeine à maîtriser mon émotion.

Le nazi. Voilà ce quont fait vos bons nègres. Et il me fait remarquer que ces cadavres sont bien ceux de femmes et denfants.

Moi. Je ne conteste pas ce dernier point.

Le nazi. Dans ces conditions, jespère que vous ne ferez plus de difficulté à signer le protocole.

Moi. De deux choses lune : ou votre bonne foi a été surprise, ou cest une effroyable mise en scène. Il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces malheureux, dont le corps est criblé déclats, sont simplement victimes des bombardements.

Hélas ! jai trop parlé, trop bien découvert leur jeu macabre. Alors, avec des regards chargés de tout ce quun être humain peut contenir de haine, ils se jettent sur moi et, à plusieurs reprises, leurs poings sabattent sur ma tête, sur mes épaules, sur ma poitrine.

Le soldat, qui était un peu à lécart, accourt, la crosse en avant, pour participer à la bagarre, mais on larrête dun geste. Il convient, pour linstant, de ne pas trop mabîmer. Un genou et un bras à terre, jessaie de reprendre des forces qui mabandonnent de plus en plus. Je me relève enfin pour masseoir sur une caisse. On me laisse faire. Sans doute ai-je lair assez abattu.

Mais bientôt ils sapprochent à nouveau et minvitent à les suivre jusquà une espèce de petit bâtiment bas dont ils ouvrent la porte toute grande.

Vous voyez, me dit alors mon bourreau nº 1, ceci est le tronc dune femme dont les membres ont été coupés par les noirs.

Je vois, en effet, à lintérieur, étendue sur une sorte de tréteau qui tient à peu près tout le réduit, une chose qui avait dû être un corps de femme, une chose horrible, à moitié nue, avec une chemise que le sang a plaquée par endroits sur la chair, et qui laisse apparaître, dans le bas, deux énormes plaques rondes, où le sang sest figé, la section des jambes tranchées au haut des cuisses. Plus de bras, non plus. A leur place, deux moignons sanguinolents. Quant à la tête, ce nest plus quune boule informe où le sang a collé les cheveux partout, et qui pend lamentablement.

Est-ce le bombardement, ricane un de mes bourreaux, qui a si bien tranché ces membres ? Et, me saisissant par les épaules, il me jette violemment sur le cadavre mutilé. La porte se referme sur moi, vivement.

Jai été projeté sur ce débris humain et son contact froid et gluant ma glacé jusquaux os.

Dans lobscurité du réduit, avec cette odeur fade de cadavre qui me prend aux narines, jai comme un frisson de fièvre. Alors je sens que je ne pourrai pas résister.

Jessaie douvrir la porte. En vain ! Combien de temps resté-je ainsi, affalé, à attendre quon marrache à cette présence macabre ? Dix minutes, une demi-heure ? Je ne sais. Mais quand je sors enfin, la nuit commence à tomber.

On ne ma délivré que pour me présenter le papier, lignoble papier. Jai encore la force de refuser.

Pendant que je me débats ainsi, au milieu de la cour, le grand nazi lève le poing sur moi Pour éviter ce bras qui va retomber, je mécarte et cours vers la porte ouverte. Trois coups de feu résonnent coup sur coup à mes oreilles. Je ne suis point touché, mais je meffondre, incapable de faire un pas de plus. Je nai parcouru que quelques mètres. Je nai plus la force. Les deux officiers rentrent alors leurs revolvers. Le grand prend la laisse de son chien et, avec laide du soldat, mattache solidement les mains derrière le dos.

On me traîne jusquà la voiture où lon me jette sur la banquette arrière. Le soldat monte à mes côtés. Nous rentrons à Chartres. Pendant le trajet, le soldat saisit la laisse qui me sert de menottes et prend un plaisir sadique à resserrer létreinte chaque fois quun cahot marrache un soupir.

Nous voici de retour place des Epars. La nuit est tombée. La voiture stoppe devant lHôtel de France. Un des officiers entre dans létablissement et revient peu après. Au moment où la voiture démarre, japerçois à trois mètres de nous, dans la lueur de la porte de lhôtel, un civil que je reconnais bien vite. Cest Vidon. Je lappelle et lui crie que je suis arrêté.

Un vigoureux coup de poing sabat sur ma mâchoire, suivi de plusieurs coups de crosse dans les jambes. Les officiers pestent après moi.

La voiture fait le tour de la place pour aller se ranger devant la maison où jai eu mes premiers contacts avec mes bourreaux.

Les officiers pénètrent dans limmeuble et me laissent dans lauto à la garde du soldat.

Au bout dun quart dheure environ, on vient me chercher pour mintroduire dans la première pièce de droite. Dans cette pièce, éclairée maintenant par des bougies, je trouve un officier qui nest pas celui que nous avons laissé tout à lheure. Il est plus âgé et, sans doute, dun grade plus élevé. Malgré létat dans lequel je suis, jessaie de protester auprès de cet officier contre les traitements dont jai été lobjet. Jinvoque mon uniforme sali et ma lèvre tuméfiée, ma main gauche en sang

Il ne veut rien entendre et, dans un mauvais français, se borne à répéter : Vous devez signer.

Je ne réponds pas. Lofficier sort avec mon bourreau nº 2, laissant avec moi son camarade et le soldat. Sur un signe de son supérieur, le soldat vient délier la laisse qui enserre mes mains.

Mon bourreau nº 1 sort une fois de plus de sa serviette le protocole, létale sur la table et me dit : Pourquoi cette résistance inutile ? Nous savons très bien que nous vous ferons signer Je vous laisse réfléchir.

Je ne dis rien. A quoi bon ? Il sort.

Le soldat qui est resté avec moi me fait vite comprendre que je ne dois ni masseoir, ni méloigner de la table. Il frappe régulièrement le plancher avec la crosse de son fusil pour me rappeler quà la moindre défaillance il aura la joie de mécraser les pieds.

Nous ne disons rien, ni lun, ni lautre. De temps en temps, quand nos regards se croisent, il me montre dun doigt impératif lodieux protocole .

Le temps passe. Je souffre affreusement et je me demande comment jarrive à tenir encore.

Enfin mes bourreaux reparaissent, jettent un coup dœil sur la feuille et font signe au soldat de memmener.

La voiture est toujours là, tous phares éteints. Nous montons. Où va-t-on encore me transporter ? La voiture fait quatre à cinq cents mètres dans la nuit et, après avoir passé une grille, sarrête sous un massif darbres.

On mextrait de lauto et, après quelques pas, on mintroduit dans un immeuble isolé.

Un feldwebel nous accueille, une lanterne à la main. A lintérieur, une salle assez grande transformée en corps de garde. Des soldats allemands, dont quelques-uns baïonnette au canon. Dans un coin, un nègre, qui doit être un tirailleur sénégalais fait prisonnier. Pieds nus, en manche de chemise, il mange un morceau de pain noir.

Je suis toujours debout, debout depuis des heures, avec des douleurs intolérables, dans les reins surtout. Et mes pieds, mes pauvres pieds, narrivent plus à me porter !

Je sens que si bientôt on ne me permet pas de masseoir ou de me coucher, je meffondrerai comme une masse.

Le sous-officier qui semble être le chef de poste vient vers moi, sur un signe de ses chefs, et me fouille du haut en bas. Je nai rien dans les poches. Dailleurs, jai fait vite pour me changer et jai tout laissé dans mon costume civil.

Lopération terminée, mon bourreau nº 1 se place devant moi et me déclare en martelant tous ses mots : Ecoutez-moi bien. Je vais vous donner une dernière chance : demain, nous vous ferons signer. Seulement, en signant ce soir, vous vous éviterez quelques ennuis supplémentaires qui vous feront regretter davoir tant tardé.

Il tient le protocole dans la main. Je le regarde sans rien dire. Mes yeux doivent être chargés de tant de mépris quil ninsiste pas. Il se tourne brusquement vers le feldwebel et lui donne un ordre bref. Le sous-officier fait signe à deux soldats, prend un trousseau de clefs et se dirige vers un couloir étroit en se guidant à laide dune lampe électrique. Les deux soldats me poussent à sa suite et profitent de lobscurité pour me frapper sauvagement avec leur fusil. Au bout du couloir, le feldwebel ouvre une porte, à gauche, et projette le faisceau lumineux de sa lampe à lintérieur dune petite pièce carrée. Cest une salle à manger au mobilier modeste. Les tiroirs du buffet sont ouverts et ont été visiblement fouillés. La table et les chaises sont poussées dans un coin pour faire place à un petit matelas. Sur celui-ci est déjà allongé le Sénégalais qui se trouvait tout à lheure dans le corps de garde.

Mes deux bourreaux, que jentends derrière les soldats, ont suivi pour jouir du spectacle. Avec un ricanement, mon bourreau nº 1 me crie : Comme nous connaissons maintenant votre amour pour les nègres, nous avons pensé vous faire plaisir en vous permettant de coucher avec lun deux. Et les soldats, sur injonction de leurs officiers qui continuent à rire bruyamment, me saisissent à bras-le-corps et me jettent violemment sur le malheureux tirailleur qui recule effrayé. Ma tête va heurter le mur. La porte se referme alors.

Malgré le choc que jai reçu, je nai pas perdu connaissance et je perçois encore derrière la porte, la voix du chef nazi qui donne des instructions sévères aux gardiens pour quil soit veillé très attentivement sur nous. A plusieurs reprises il répète, et je mexcuse de citer : sehr interessanten Leute, sehr interessanten Leute

Dans lobscurité, le brave Sénégalais ma cédé sa place sur lunique matelas et sest couché un peu plus loin. Je lui passe les couvertures car le sol est rempli de morceaux de verre provenant des vitres brisées pendant le bombardement.

Mais je ne peux prendre aucun repos. Tout à lheure, le réveil placé sur la table du feldwebel marquait 1 heure du matin. Pendant sept heures jai été mis à la torture physiquement et moralement.

Je sais quaujourdhui je suis allé jusquà la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai par signer.

Le dilemme simpose de plus en plus : signer ou disparaître

Fuir ? Cest impossible. Jentends le pas régulier des sentinelles, non seulement dans le couloir, mais aussi devant notre unique fenêtre.

Et pourtant, je ne peux pas signer. Je ne peux pas être complice de cette monstrueuse machination qui na pu être conçue que par des sadiques en délire. Je ne peux pas sanctionner cet outrage à larmée française et me déshonorer moi-même.

Tout plutôt que cela, tout, même la mort.

La mort ? Dès le début de la guerre, comme des milliers de Français, je lai acceptée. Depuis, je lai vue de près bien des fois Elle ne me fait pas peur.

Il y a quelques jours encore, en me prenant, elle eût fait un vide ici, dans le camp de la résistance.

Maintenant, jai rempli ma mission, ou plutôt, je laurai remplie jusquau bout quand jaurai empêché nos ennemis de nous déshonorer.

Mon devoir est tout tracé. Les Boches verront quun Français aussi est capable de se saborder

Je sais que le seul être humain qui pourrait encore me demander des comptes, ma mère, qui ma donné la vie, me pardonnera lorsquelle saura que jai fait cela pour que des soldats français ne puissent pas être traités de criminels et pour quelle nait pas, elle, à rougir de son fils.

Jai déjà compris le parti que je pourrai tirer de ces débris de verre qui jonchent le sol. Je pense quils peuvent trancher une gorge à défaut dun couteau.

Quand la résolution est prise, il est simple dexécuter les gestes nécessaires à laccomplissement de ce que lon croit être son devoir.

.........................

Le Sénégalais dort profondément, sans se douter du drame qui se joue à moins dun mètre de lui, et un peu pour lui.

.........................

Cinq heures sonnent à une horloge. Jai perdu beaucoup de sang. Il a coulé, lent et chaud sur ma poitrine, pour aller se figer en gros caillots sur le matelas Mais la vie na pas fui Pourvu que tout soit fini quand ils reviendront et quils ne retrouvent plus à ma place quune chose inerte, qui ne peut signer !

Mais bientôt des serrures grincent, des pas approchent. Déjà ! Puisquil en est ainsi, cest debout que je les recevrai.

La porte souvre. Ce sont deux soldats, baïonnette au canon, qui nous annoncent en allemand que nous pouvons faire certaine opération matinale. Ils ne se sont aperçus de rien, au premier abord. Puis, tout à coup, je les vois sagiter, affolés de la vision quils ont eue de cet homme, aux passementeries brillantes, qui les regarde, debout, couvert de sang, un trou béant à la gorge

Le chef de poste ne doit pas être là, car il serait accouru aux cris des soldats.

On me fait sortir et asseoir. Je me rends compte que je suis dans la cour de lhôpital civil et que notre prison est le pavillon du concierge.

Un officier allemand, qui doit être un médecin-major, arrive en hâte avec un infirmier. Soins, pansement.

Dès que je sens que je peux un peu parler, je disculpe le tirailleur sénégalais quon commençait à soupçonner.

Le docteur, aidé dun des hommes de garde, me fait traverser les allées qui conduisent à lhôpital, et me remet aux mains du docteur Foubert, assez impressionné de me voir en pareille posture. Lorsque les Allemands sont partis, je me hâte dexpliquer au docteur Foubert, aussi bien que me le permet mon état, ce qui sest passé depuis la veille au soir. Bientôt sœur Henriette arrive. Le docteur la met au courant. Je pense, à tort ou à raison, que, puisque par un hasard providentiel mes bourreaux nont pas été alertés avant quon mait conduit ici, une seule chance de salut est que laffaire sébruite rapidement pour quils ne puissent plus létouffer à leur manière.

.........................

Je suis maintenant dans une chambre claire, entouré de cornettes blanches. Tout cela nest-il pas un mauvais rêve ?

Hélas ! la triste réalité est toute proche !

Je suis couché depuis à peine dix minutes quune religieuse vient mavertir que les Allemands me réclament durgence et que sœur Henriette est en train de parlementer en bas, avec un officier.

Bientôt la porte souvre brutalement et cest mon bourreau nº 1 qui entre pour mintimer lordre de me lever et de le suivre.

Lon me sort du lit, lon mhabille et, quelques instants après, avec laide du docteur Foubert et des sœurs, je suis dehors, face à lofficier.

En présence du docteur Foubert et avec lhypocrisie la plus perfide, il ose me demander pourquoi jai attenté à mes jours : Vous savez fort bien quaprès les traitements que vous mavez fait subir, cétait pour moi le seul moyen de ne pas signer votre protocole. Et me tournant vers le docteur : Le protocole aux termes duquel je devais certifier que les soldats français avaient violé et massacré des femmes et des enfants

Je marrête, épuisé.

Maintenant le nazi proteste de sa bonne foi auprès du docteur Foubert, en déclarant que je me suis certainement mépris et quil faut oublier ce malentendu .

Il se dirige ensuite vers la grille dentrée pour faire signe à la voiture qui doit nous emmener.

Pendant ce temps, le docteur Foubert me rapporte les propos insensés que lofficier a tenus sur mon compte à sœur Henriette : Vous ne saviez pas, ma sœur, lui a-t-il déclaré, que votre préfet avait des mœurs spéciales. Il a voulu passer la nuit avec un nègre, et voilà ce quil lui est advenu

On me hisse dans lauto qui vient darriver et nous allons ainsi place des Epars, à lHôtel de France, qui semble être devenu le siège de la kommandantur. On me fait asseoir dans lentrée, tandis que lofficier est introduit dans un des salons.

Jentends bientôt des éclats de voix qui me font penser quune explication orageuse a lieu à mon sujet.

Au bout dune vingtaine de minutes, mon bourreau ressort en compagnie dun autre officier qui, après force saluts et claquements de talons, mannonce quon va me reconduire chez moi et que les médecins allemands sont à ma disposition.

Cest mon bourreau qui est chargé de maccompagner en auto à la Préfecture.

Là, je trouve les employés des Postes qui, pris de panique en me voyant en si piteux état, senfuient sur-le-champ.

15 heures.

La mairie de Chartres est requise davoir, en labsence du maire de Saint-Georges-sur-Eure, à inhumer les corps de neuf victimes du bombardement, à la Taye.

Cest M. Rousselot qui est chargé de cette opération. Le dixième corps, celui de la femme mutilée, a disparu. Il nest plus question datrocités.

22 juin.

Ma fièvre est tombée. Je peux commencer à me lever. Je reprends mes rapports administratifs, avec une nouvelle kommandantur.

14 novembre 1940.

Des mois ont passé sans que jamais un officier allemand fasse allusion à ma mésaventure.

Aujourdhui je suis reçu au siège de la Feld-Kommandantur, dans le grand immeuble des Travailleurs Français .

Dès lentrée, les factionnaires présentent les armes, les officiers saluent à six pas.

Discours du feld-kommandant, le major Ebmeier, traduit par le lieutenant Zeitler, et se terminant par ces mots :

Je vous félicite de lénergie avec laquelle vous avez su défendre les intérêts de vos administrés et lhonneur de votre pays.

1. Je dois signaler, à ce sujet, quavant ces tristes événements, le dévouement sans limite dun de mes collaborateurs, M. Decote, chef de division faisant fonctions de chef de cabinet, avait permis dassurer, dans les conditions maxima, le ravitaillement des réfugiés. Rien quà la gare de Chartres, M. Decote avait servi plus de 172 000 repas complets. (Extrait dun rapport du Préfet au Ministre de lIntérieur, 12 juillet 1940.)

2. Le titre exact, daprès le colonel de Torquat, était : brigadier dhonneur de son bataillon.

3. Fort heureusement cest une erreur due à un faux bruit. Le commandant de Torquat, devenu colonel, a commandé le 1er régiment de Dragons portés à Lunéville jusquen 1946, date à laquelle ce régiment a été dissous.

4. Cette rue, dont lentrée a été dégagée, est devenue, le 11 novembre 1945, la place Jean-Moulin.



A suivre...




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JACQUELINE ( 1 2023, 14:05)
merci
  ( 1 2023, 14:16)
MERCI BEAUCOUP!
C`est la premiere publication en Russie ey vous etes la premiere lectrice!
( 1 2023, 14:53)

  PREMIER COMBAT , Ż (JEAN MOULIN), .
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2023.2.1.

JEAN MOULIN.  PREMIER COMBAT.
PREMIERE PARTIE
http://www.sologubovskiy.ru/books/8405/


JEAN MOULIN.  PREMIER COMBAT.
DEUXIEME  PARTIE
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JEAN MOULIN

PREMIER  COMBAT

Préface du Général de Gaulle

LES ÉDITIONS DE MINUIT
1947 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour l'édition papier

2013 by LES ÉDITIONS DE MINUIT pour la présente édition électronique
www.leseditionsdeminuit.fr
ISBN 9782707326928
( 1 2023, 21:10)








1947. LES EDITIONS DE MINUIT, .
2013,LES EDITIONS DE MINUIT,     www.leseditionsdeminuit.fr
ISBN 9782707326928




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